Théâtrorama

Arnaud Denis livre seul en scène une saisissante composition en s’appuyant sur un florilège judicieusement sélectionné de textes littéraires traitant de l’aliénation mentale. Un spectacle riche et enrichissant.

La lisière entre normalité et folie est d’autant plus ténue dès lors qu’on tente de la percevoir chez d’illustres hommes de lettres s’exprimant à la première personne. Flaubert, à peine âgé de 19 ans, 15 avant « Madame Bovary », invectivant son lecteur d’un concentré de condition humaine d’une rare violence dans « Mémoires d’un fou » : fou ou normal ? Maupassant, le plus pur prosateur de la langue française décortiquant de manière clinique et névrotique les perceptions sensorielles en les accusant de toutes les duperies : normal ou fou ?

Une autre lisière s’immisce lorsqu’il s’agit d’interpréter la folie. Entre un expressionnisme outrancier où le jeu n’est plus que vagissements et la demi-teinte mollassonne qui fait tout sonner creux et faux, tenir la crédibilité requiert un sens aigu de la scène et de l’appropriation du texte.

Arnaud Denis, malgré son très jeune âge, a bien assimilé tout cela. Fin lettré qui nous a déjà éblouis avec Voltaire (« L’Ingénu ») et Molière (dans son exceptionnelle mise en scène des « Femmes savantes » avec Jean-Laurent Cochet), il s’est entouré pour son seul en scène de la fine fleur de la littérature, essentiellement française. Flaubert et Maupassant, donc, mais également Lautréamont (un torturé que l’on est moins étonné de retrouver ici), Shakespeare, Karl Valentin (auteur phare outre-Rhin, mentor de Beckett et Brecht). Beaucoup plus surprenante la présence d’Henri Michaux (un extrait de « La Nuit remue ») et surtout de Francis Blanche, le rigolard compagnon de Pierre Dac.

Un spectacle très homogène
Le comédien va réussir le tour de force de proposer, malgré ces univers très hétéroclites, un spectacle très homogène et d’une remarquable tenue. Seul en scène, vêtu de ce blanc qui n’a rien de virginal, il s’empare avec une énergie foudroyante de tous ces textes. La diction est parfaite (jusques aux liaisons…), le jeu se nuance sans cesse. Tour à tour mordant, démoniaque, tonitruant ou drôle (« L’Aquarium » de Valentin), éclatant d’un rire sardonique ou arborant un regard inquiétant, il occupe l’espace scénique d’une prodigieuse présence. Si les éclairages un peu trop « propres » ne soulignent pas toujours ces multiples facettes de jeu et cet éclectisme textuel, les transitions musicales témoignent en revanche d’une belle diversité (Elfman, Kilar, Verdi…). La mise en scène est sobre, sans fioriture, développant un effet très réussi à partir de deux chaises qui rétrécissent au fur et à mesure que l’homme perd pied dans l’univers de la santé mentale. Ce sera presque tout en matière de mise en scène, ce qui laisse au comédien toute latitude d’expression. Un spectacle intelligent, dérangeant, pédagogique aussi, mené par un fou de théâtre et de beaux mots, et qui s’installe durablement dans les mémoires.

[note_box]Autour de la folie
Avec Arnaud Denis
Textes de Maupassant, Flaubert, Michaux, Shakespeare, Karl Valentin[/note_box]

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