Théâtrorama

Quand le cinéma et le théâtre ne font qu’un… Deux formidables spectacles se jouent en ce moment au Lucernaire. Deux moments de théâtre qui ne parlent que de cinéma. Jean-Pierre Kalfon nous fait revivre Michel Audiard et Alain Riou propose la rencontre entre Hitchcock et Truffaut. Deux écoles du 7ème art que tout oppose mais se retrouvent dans ce lieu mythique qu’on ne cesse décidément d’adorer.

Le lieu abrite autant de salles de théâtre que de cinéma. Et peut y proposer des films très théâtraux autant que des pièces convoquant la cinéphilie de ses spectateurs. Foin de cette fichue dichotomie entre ces deux formes d’expression qu’on aime tant opposer. Ici, quand la qualité se présente aux portes, on l’invite à prendre place. Qu’elle soit sur un écran ou une scène. En pratiquant les mélanges s’il le faut.

Au programme en ce moment sur les scènes : Audiard, Truffaut, Hitchcock. Le premier détesté par le deuxième qui déifiait le troisième…

Kalfon, le comédien multi casquette…
« Un intellectuel assis ira plus loin qu’un con qui marche ». « Quand un type de 130 kilos dit quelque chose, ceux de 60 l’écoutent ». « Les bénéfices ça se divise, la réclusion, ça s’additionne ». Nous avons tous entendu ces phrases au moins une fois dans notre vie. Audiard le pourfendeur de la connerie (« Le jour où les cons iront sur orbite, t’as pas fini de tourner ») qu’on a taxé de tout, misogynie, misanthropie avant de comprendre qu’il était avant tout, à l’instar de Céline, anti tout. Le choix des mots, le choc des images. Vulgaire ? Non, trivial. Le tout enrobé dans une tendresse infinie pour ceux qui n’étaient pas encore estampillés « France d’en bas ». Les loubards, les putes, les anti… Les anti tout, précisément.

Audiard va prendre de sacrées beignes, de gigantesques bourre-pifs. La Nouvelle vague veut le massacrer. Il restera debout. Pliera mais ne rompra pas. La « Vague » n’est plus en vogue qu’Audiard surfe sur la crête. Rien de révolutionnaire dans son approche du cinéma, tellement lointaine de celle de ces jeunes loups qui vont vouloir lui faire la peau. Jusqu’à « Mortelle randonnée », un de ses derniers films, il arrosera le cinéma français de cette poésie urbaine inégalable, de ces phrases dignes des plus beaux aphoristes.

Jean-Pierre Kalfon a puisé dans « Audiard par Audiard », véritable bible sur le scénariste-dialoguiste, pour monter son spectacle. Soixante-dix minutes durant, c’est donc un déluge de bons mots que ce comédien nous fait partager. Voix rocailleuse, regard énigmatique, Kalfon, une de ces nombreuses « gueules » de second rôle du cinéma français, n’a joué Audiard qu’une seule fois au cinéma. Il a même été du côté des Truffaut, Chabrol, Godard. Raison de plus pour aller l’applaudir coiffé d’une casquette qu’on n’attendait pas. Celle qu’il emprunte à celui qui disait « Je porte une casquette parce que je ne peux pas faire du vélo avec un casque à pointe »…

Crédit photo Claire Riou

Hitchcock-Truffaut : unis pour l’Histoire
Truffaut honnissait Audiard, on le sait, et vouait un culte à Hitchcock. Quel cinéphile n’a pas parcouru cette bible que constituent les entretiens entre les deux cinéastes ? Truffaut vient de sortir « Jules et Jim », Hitchcock termine « Les Oiseaux » lorsqu’ils se rencontrent. Alain Riou et Stéphane Boulan, deux spécialistes du 7ème art, nous invitent à un flash back de cinquante ans. Il ne s’agira pas toutefois d’une adaptation du bouquin comme il y eut celle, au mot près, de la rencontre radiophonique Brel-Ferré-Brassens. En cinéphile averti, Riou et Boulan vont tisser un véritable scénario pour conférer à leur propos suspens, rythme et beaucoup d’humour.

Nous sommes à New York dans les bureaux du maître. Le trublion de la Nouvelle Vague, dans ses petits souliers va tenter de l’amadouer. Or, le voilà dans la peau d’un faux coupable, accusé d’un meurtre. Pas l’ombre d’un doute : le jeune et innocent cinéaste en est l’auteur et le voilà pris dans l’étau judiciaire de soupçons indubitables. Sans grand alibi…
L’élément fictionnel, très original et pas du tout prétexte, va servir de socle à la grande histoire. Truffé d’anecdotes réelles, le propos puise dans la passion de ces deux personnages et leur fascination réciproque pour livrer avant tout une délicieuse comédie agrémentée d’une belle leçon de cinéma.

Ce bel exercice de joutes verbales où s’entrechoquent des conceptions si opposées en apparence du 7ème art est mené par trois comédiens épatants. Le père du suspense revit sur scène, flegmatique et faussement modeste grâce à Joe Sheridan, qui impose une présence vocale et physique impressionnante. Dans le rôle du jeune Truffaut, Mathieu Bisson parvient à faire jaillir cette fougue exaltée dont l’auteur des « 400 coups », jusque dans son cinéma, ne se départira jamais. Et comme ces deux hommes aimaient les femmes, fussent-elles ou non actrices, il fallait honorer le beau sexe sur ce spectacle. Le rôle échoie à Patty Hannock, épatante en madame Hitchcock. Du bien bel ouvrage !

Audiard par Audiard
Montage et lecture par Jean-Pierre Kalfon
D’après le livre édité par René Château dans la collection « La mémoire du cinéma français »
Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures
Durée : 1h10
Photo : LOT

Hitch
D’Alain Riou et Stéphane Boulan
Mise en scène : Sébastien Grall
Avec Joe Sheridan, Mathieu Bisson, Patty Hannock
Du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 15 heures
Durée : 1h20
Photo : Claire Riou
Théâtre Lucernaire
53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris
site web
Réservations: 01.45.44.57.34

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest