Théâtrorama

« Jade est présente mais n’existe pas. » Elle se tient dans le recoin d’un espace incernable – cocon, prison. Elle est seule, elle est pierre ; elle ne bouge pas. « Jade se sent sans genre, elle se voit comme déformée. » Elle n’a plus d’âge, ses membres sont lourds, ne retiennent aucune violence. « Jade ne dit rien de son état, elle ne le verbalise pas. » Elle laisse les autres parler pour elle, voir à sa place. Elle n’est que souffle et mots inversés. Elle est dans le coma ; elle en sort.

Les parois renferment un lieu noir et humide. Au premier instant, elles paraissent suivre le dessin de murs épais et de frontières infranchissables, ou être le sillon de côtes intimes. D’un peu plus près, les membranes se liquéfient toujours plus aux sons électriques qui retentissent et saturent bientôt – quelques gongs et des flashs suggèrent les traces appuyées de seuils angoissants. Ce sont les contours d’un corps souffrant qui se déchire à mesure que l’enveloppe s’écaille. La coquille est trop fragile ; la zone est celle d’un organe transi ou d’un nuage intérieur : là où Jade tombe dans sa propre chair qu’elle semble avoir désertée, là où son geste se résoudra à ne plus être qu’esquisse.

C’est un premier espace par défaut, celui d’un manque et d’une perte, de soi à soi. Le miroir s’en tient à ses propres fragments : la danse de Jade est réduite à un petit pas enraciné qui peine à s’extraire du sol, sa voix est un murmure, sa terre est une fente. Quelque chose disparaît, sans ombre. On ne verra jamais le visage de Jade en sommeil, sauf deviné à travers son fantôme et les apparitions qui le contournent. Deux femmes, amies, étrangères, doubles d’elle-même, viennent lui parler. Elles ont la grâce, les cheveux, la robe et les mouvements qu’elle avait ; elles ont le corps qu’elle était.

Jade, déjà
Une pluie remplace bientôt une autre pluie. De ce tissu incertain, Jade s’éveille pourtant peu à peu. Un clair-obscur repousse les spectres d’alors, des mots les sons et les cris indéfinis, une chevelure or la vieillesse présupposée. Elle croise tout ce qui se meut de l’autre côté des lisières : les notes apaisées d’une vièle, les transports inexplorés et ses propres ondulations, nouvelles et éprouvées. Le reflet de Jade devient une réponse, son geste une réconciliation. Au-delà, elle entre dans le mime et dans une danse tout d’abord ancrée, puis aérienne et tournante ; elle se sépare des motifs d’une ancienne folie, se dénude pour reprendre corps, peau et rires.

Cela tinte désormais et a fini de marteler. Jade est à nouveau chœur et chef d’orchestre, à convoquer instruments, sensations et images autour d’elle. Raja Shakarna met en scène une mue incantatoire. Depuis une enceinte décomposée s’affirment de nouvelles formes et de nouvelles lignes. Des cordes succèdent aux percussions et les anciens reflets diffractés s’harmonisent. Lorsque Sandrine Bonnaire danse, sa Jade s’accorde, envoûte et s’envoûte, se laisse guider par les articulations inédites de ses membres. Mains, pieds, épaules et nuque partent à leur propre rencontre, enfin libres.

La première vie de Jade est vide et silence ; son traumatisme est un interstice inhabité. Sandrine Bonnaire, attachée au travail et à l’expression de ses personnages « par le corps », incarne Jade des deux côtés du miroir, et l’écho vibrant de ses accents ravis : confisqués dans l’illusion, puis exaltés au moment de la renaissance.

Le Miroir de Jade
Conception et interprétation : Sandrine Bonnaire
Conception, mise en scène et chorégraphie : Raja Shakarna
Avec également Pauline Bayle et Élisa Gomez
Création musicale et interprétation : Gaguik Mouradian (kamantcha) et Yi-Ping Yang (percussions)
Crédit photo : ©Jean-Louis Fernandez
Au théâtre du Rond-Point du 10 mars au 11 avril 2015

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