Théâtrorama

Erich von Stroheim au Théâtre du Rond Point

Erich von StroheimDerrière la référence au cinéaste et acteur allemand, Erich von Stroheim, se cache une histoire impossible de désirs contradictoires et d’amours entêtées. Le metteur en scène Stanislas Nordey, comme toujours très attaché au texte, fait de la pièce intime de Christophe Pellet un drame universel.

Pour résumer, il s’agit d’un triangle amoureux : ils s’aiment tous trois, se désirent tous trois mais ne vivent pas ensemble. Ils ne sont jamais plus de deux sur scène, elle et l’un, elle et l’autre, l’un et l’autre. Une vraie situation théâtrale : ils n’ont pas de noms mais on les distingue de visu. Ils sont présents devant nous avec ce problème en partage : comment faire couple ? Une femme, deux hommes l’un nu, l’autre pas. On sait très peu de choses de leurs goûts ou dégoûts, de ces petits riens qui définissent une identité. Ces personnages sont comme des abstractions, irréductibles, des forces et des principes de vie en présence. Il n’est question d’Erich von Stroheim que pour ce qu’il a réussi à cacher, à dissimuler : un homme qui a endossé tous les rôles mais dont on ne sait rien avec certitude. La pièce repose sur un énoncé presque mathématique, A B C et autant de flèches entre ces points. Des mots qui circulent et un problème de conjugaison : celui du futur.

De génération en génération

Erich von Stroheim au Théâtre du Rond PointLa pièce est introduite par une citation de Schopenhauer pour qui l’amour est une ruse de la nature pour perpétuer l’espèce. En quelques mots, le philosophe définit le couple par cette fonction de cellule génératrice. C’est un calendrier biologique qui se rappelle au personnage féminin autant qu’une pression de la société qui s’exerce sur chacun : il faut transmettre, faire des enfants. Ni l’un, ni l’autre ne sont prêts à ça, les hommes comme laissés à la marge organisent une résistance. Elle est chef d’entreprise ? Eux ne travaillent pas ou prêtent leur corps. Deux conduites réprouvés par la société, jugées improductives ou immorales, celle du chômeur et du travailleur du sexe. Ils ne veulent pas grandir mais l’un finira tout de même par entrer dans le monde des adultes. Le sexe et le désir entre hommes ne portent pas les mêmes enjeux qu’entre homme et femme ; le trio amoureux est une affaire d’équilibre instable et de tensions inconciliables.

Mon cœur s’ouvre à ta voix

Pointe tournée vers le public, le dispositif scénique reprend le motif du triangle. Fermé, c’est l’image d’un couple hollywoodien qui s’étire de part et d’autre du plateau comme un idéal écartelé. Ouvert, c’est à la fois un espace domestique indéfini et un espace de travail. Il y a un fauteuil, mais soit on s’affronte debout, soit on fait l’amour à même le sol. Une sorte de jingle compte les points et découpe le texte. Dans la déclamation, on sent quelque chose d’essentiel : les acteurs donnent toute sa portée au texte. Stanislas Nordey est un metteur en scène qui prête attention à la phrase, qui ne fait pas obstacle à son rythme. Il veille à dégager les enjeux derrière les mots et il les éclaire dans un découpage presque cinématographique. Repris dans la pièce comme un refrain, “Mon cœur s’ouvre à ta voix” pris à la Dalila de Saint Saëns nous parle, entre sincérité et duperie des rapports de force au sein du couple. Impérieuse et fragile, Emmanuelle Béart mène le jeu de ses deux partenaires, bien dans leurs rôles.

Elle est working woman de talent et mène sa carrière comme sa vie sentimentale. Elle voit ses hommes entre deux heures de rendez-vous, sacrifiant au désir le quart d’heure de retard réglementaire, mais elle est rattrapée par la montre. Elle veut un enfant, pour rentrer dans le rang, pour compléter la liste de ses succès. Les ruses n’y font rien, et les jeux de rôles que propose le porno sont vains. L’équilibre du trio est sacrifié sur cet autel familial et normatif. “Un couple, c’est un mort” nous dit-elle : l’amant est remplacé par l’enfant et l’enfant remplace l’amant. Fatale Dalila qui épouse l’un et trahit l’autre sans que l’on puisse lui en vouloir, pour perpétuer la marche d’un monde sans idéal.

Erich von Stroheim
Sur un texte de Christophe Pellet
Mise en scène : Stanislas Nordey
Avec Emmanuelle Béart, Thomas Gonzalez, Laurent Sauvage
En alternance avec* : Victor de Oliveira
Collaboration artistique : Claire Ingrid Cottanceau
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumière : Stéphanie Daniel
Son : Michel Zurcher
Vidéo : Claire Ingrid Cottanceau, Stéphane Pougnand
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Vu au théâtre du Rond Point

 

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