Théâtrorama

Plus femme que jamais, la muse des existentialistes germanopratins a donné trois récitals d’une remarquable tenue au Chatelet, mêlant dans un tour de chant transgénérationnel ses incontournables succès et quelques titres de son nouvel album où figurent Marc Lavoine, Marie Nimier ou encore François Morel.

Putain que cette femme est belle ! C’est presque l’amorce d’une de ses nombreuses chansons (1). C’est ce qu’on crève d’envie de hurler. Ou de souffler dans un murmure qui n’est autre qu’un hurlement du cœur. La laideur est supérieure à la beauté parce qu’elle dure, disait Gainsbourg. L’inaltérable beauté de Juliette Gréco viendrait-elle donc d’ailleurs ?

Des centaines de chansons… Celles qu’on attend, incontournables, inévitables. Celles qui vont se rappeler à notre souvenir car au fond, on n’oublie rien. Et puis celles qui, toutes neuves, viennent de voir le jour sur un album magnifique, « Ca se traverse et c’est beau ». Ce titre étrange pour nous parler des ponts, tout simplement. Et c’est vrai que c’est beau, un pont. Il suffit de le passer, chantait Brassens. Sans s’y arrêter de peur de sauter, comme dans cette terrible chanson écrite par Marie Nimier.
C’est un pont d’amour qu’a lancé trois soirs de suite Juliette Gréco au public venu en masse lui faire un triomphe au Châtelet. L’immense scène semblait pour sûr bien petite. Le halo d’amour qui entourait la chanteuse débordait l’immense plateau et enveloppait la salle entière, transie, frémissante.

Humour et émotion dans un parfait équilibre
Chaque titre est une histoire qui nous parle. De loin. De près. De tout près parfois. La voix que même peu d’imitateurs incluent dans leur tour de rigolade, est intacte, de cette suave et langoureuse gravité. Le mot est juste, le geste d’une précision de chef d’orchestre. Drapée de noir, annonçant immuablement les auteurs et le titre du morceau à venir, elle va enchaîner presque deux heures durant nouvelles chansons et grands classiques, intercalant quelques titres qu’on n’avait plus entendus depuis des lustres. Ainsi « Les Amants d’un jour » immortalisé par Piaf. Ainsi « C’était bien », un des tubes de Bourvil.
A ces deux immortels, se joignent tous les autres, convoqués le temps d’une ou plusieurs chansons. Gainsbourg, bien sûr. Ferré, évidemment. Et Brel, dont l’ombre n’a cessé de planer, de « Mathilde » à « Bruxelles », de « La chanson des vieux amants » à « Ne me quitte pas ».

L’émotion est palpable, la drôlerie sous-jacente. Equilibre parfait qu’enveloppe un mystère. Le mystère Greco, insondable. Si elle ose de délicieuses facéties avant d’entonner un « Déshabillez moi » (« Je ne devrais plus chanter cette chanson depuis longtemps ») ou sur les amours impossibles du petit poisson et du petit oiseau du duo Bourgeois/Rivière qui provoqueront de vrais rires, elle prend à témoin une salle tétanisée en évoquant la fleur des morts qui revient comme une litanie dans le « J’arrive » de Brel.

Bon pied et toujours bon œil, à l’âge où le temps s’achète, la muse germanopratine n’en finit pas de surprendre. Dorian Gray de la chanson française, entourée de la fine fleur de la jeune scène qui lui cisèle des textes taillés dans l’émotion brute, elle diffuse du bonheur, de la vie, son moteur depuis plus d’un demi-siècle et l’offre en bouquets de poésie à un public qui rajeunit comme elle. Ce public qui résume en deux mots son sentiment après ces deux heures où la chanteuse fait l’amour avec ses spectateurs : « Merci Madame ».

(1) « Les femmes sont belles » texte de Jean-Loup Dabadie qui commence ainsi « Putain que les femmes sont belles ».

[note_box]Photo : Franck BORTELLE[/note_box]

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