Théâtrorama

Certains textes voilent l’intuition de nouvelles naissances ; certaines lignes le sentiment des jours et des mois qui passent et se rattrapent au fur et à mesure de l’écriture. Et c’est à chaque fois les fruits d’entreprises littéraires intimes qui rejoignent une chronologie collective. Ces pages semblent alors « Vie » ou « Recherche » tout entières, sensations retrouvées. Ici, par la plume d’Annie Ernaux ; là, par la voix de Dominique Blanc.

Il fallait sans doute des impulsions et des intonations féminines pour le récit d’une mémoire de femme qui appréhende les distances d’un milieu de siècle au passage à un autre, annulant peu à peu l’écart entre hier et aujourd’hui, mais dont les contours se dessinent à peine. Il fallait ces accents tantôt calmes, tantôt heurtés d’une femme pour faire ressentir une empreinte personnelle, un « je », là où les paragraphes, les mots et les choses, le maintiennent pourtant si discret. Des histoires s’écrivent et se disent une fois de plus, librement.

Ce sont « Les Années » de l’une qu’elle revit à travers des souvenirs, des images et des photographies replacés sous ses yeux ; ce sont « les années » de l’autre qu’elle revit à travers les signes et les notes de la première. C’est un pont qui s’érige et un dialogue parfois grave, parfois léger dans l’histoire qui se fait, à la simple lueur d’une bougie qui se consume lentement, pour « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Le partage des années
Le récit d’Annie Ernaux tire sa singularité d’une lutte contre le silence et la disparition. Dominique Blanc reprend à son tour les chemins et les ruptures initiales, ressent les infinies brisures lorsque les mots se mettent « à jaillir subitement », comme par nécessité, sur toutes ces choses « enfin reconnues », reprenant ainsi forme par sa seule voix. Une moitié de siècle et les toutes les vies, que l’on dira immenses ou minuscules, qui l’ont jalonné, se retrouvent à chaque ligne et à chaque interligne, dans l’effusion comme dans les pauses, fragments, mémoires de mémoire, « sensations palimpsestes ».

C’est sans doute la raison pour laquelle l’actrice est si attachée à ce roman à la fois autobiographique et impersonnel, qui ne la quitte pas : « L’écriture d’Annie Ernaux est exigeante, c’est une exploration totale de l’être tout entier (…), c’est une mémoire collective à tous. » Ensemble, elles vivent et font revivre ces années dont on pense qu’elles sont toutes « premières » ou « dernières » du monde, car elles sont celles d’impressions partagées : les nuits immémoriales de guerres, les reconstructions, les mois de 1968, le passage des modes et des technologies, les tendances politiques ou écologiques, les frontières et les crises d’ici et celles d’ailleurs.

Il est ce « temps d’avant » d’Annie Ernaux que Dominique Blanc rejoint, un temps de « profusion des choses qui cachent l’usure des idées », et cette « mémoire qui passe de corps en corps », fondant une existence singulière dans un flot général et dans le mouvement des générations. Là où le texte s’emballe soudain, sans plus aucune ponctuation ; là où la voix se vieillit et décroche mais n’oublie pas, suivant à la lettre une autre voie, devenant témoin elle aussi de certaines « Années ».

Les Années d’Annie Ernaux, lecture de Dominique Blanc
Dans le cadre des « Lectures de l’Atelier » du théâtre de l’Atelier

Nouvelle saison :
Dominique Blanc lit « Les Années » d’Annie Ernaux du 3 au 5 février 2015
Jean-François Balmer lit « Un candide à sa fenêtre » de Régis Debray du 17 février au 1er mars 2015
Samy Frey lit « Entretiens avec Jean-Paul Sartre (août/septembre 1974) » de Simone de Beauvoir (lecture en douze épisodes) du 3 au 15 mars 2015

Crédit photo ©Marcel Hartmann

 

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