Théâtrorama

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites

L’intérieur est une pièce de vie étriquée, une minuscule antichambre à tout faire, de laquelle on ne sort que pour ce genre de grandes occasions qui n’arrivent que rarement, et où les discussions fusent dans tous les sens, comme des affaires que l’on ne range jamais. Dans ce capharnaüm perdu aux confins d’une Amérique post-soixante-huitarde, une mère (Isabelle Carré) vivote entre une première fille aguicheuse et une seconde fille bûcheuse.

Elles pourraient ressembler aux trois Parques, mais croquées sur une toile inversée, qui bouleverserait un peu les symboles. Aux deux coins, deux adolescentes, la cadette de 13 ans et son aînée de 17 ans, sont attachées à quelques menus plaisirs du quotidien ; l’une à la couture, l’autre à l’écriture. Au centre, la mère paraît rompre effrontément l’équilibre entre générations. Elle dort avoir probablement entamé et fini dans le même temps son deuxième paquet de cigarettes de la matinée. Aux murs, le papier peint déchiré ne cache rien de l’inconfort matériel de la petite famille qui vit sans homme. Au sol, on traite la cage à lapin de la même façon que les cadavres amoncelés de bouteilles de piquette. De dos, collé à un fauteuil roulant, le fantôme de « Nanny », une dame sans âge dont la mère est censée s’occuper « pour 50 dollars la semaine », ne bronche pas d’un cil.

Le tableau pourrait être triste, mais ce serait sans compter sur les efforts de chacune pour jouer avec le peu de liberté qui leur reste. C’est un décor imaginaire : le salon, comme les vêtements des trois femmes, est traversé d’ondes bariolées et de rayons gamma ; quant au sol, transformé par moments en piste de danse où la mère se déhanche, il est jonché de marguerites. Dans ce huis clos hallucinogène conçu par Isabelle Carré, il faut s’attacher aux moindres détails suggérant des paradoxes et une issue, entre entrave et laisser-aller, et apercevoir par intervalles les éléments d’un entre-deux vital auquel elle donne sens.

Le périmètre de Béatrice Hundsdorfer, mi-juvenile, mi-marâtre, s’en tient ainsi à ses propres limites la plaçant à la fois hors-cadre et hors-système (elle porte des chaussettes dépareillées, s’est retirée de toute vie sociale, soigne les crises épileptiques de son aînée à coup de cigarettes et s’aperçoit souvent en ombre chinoise dans le canevas d’une fausse fenêtre). Elle souhaiterait pouvoir enfermer ses filles dans ce faux cocon, mais chacune, la première par son apparente frivolité, la seconde par son goût aiguisé pour la science, fendille la cage de la mère grâce à un pragmatisme rédempteur.

Femmes sous influence

La pièce de Paul Zindel – qui avait notamment été adaptée au cinéma par Paul Newman au début des années 1970 – présente un triangle en apparence infranchissable, aussi indivisible que la plus petite des particules. Il est composé d’une mère cloîtrée dans sa nébuleuse et qui donne à ses anciens rêves des illusions actuelles – son appartement est un royaume chimérique qu’elle voudrait transformer en salon de thé, placardé « comme à la maison » – et de ses deux filles. Les sœurs se frôlent tout d’abord sans se voir, la première, Ruth, ayant honte de la seconde et la seconde, Matilda, ne pouvant prononcer une seule phrase sans exposer son savoir encyclopédique, ne se faisant finalement comprendre que d’elle seule. Ainsi coincée « entre une fille qui a un demi-cerveau et une autre qui a un tube à essai collé aux pattes », la mère ne peut que nouer et dénouer des liens défectueux en attendant une hypothétique délivrance extérieure.

Celle-ci arrive par l’intermédiaire d’autres fils, d’un rouge aussi écarlate que celui d’une rose : celui d’une radio passant du Cerrone ou du Pink Floyd et celui d’un téléphone reliant la famille aux professeurs d’école des adolescentes et annonçant la sélection de la plus jeune à la finale d’un concours de science. Le sujet : « De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites », ou comment la beauté du monde peut être soumise à une énergie imperceptible. Mais cette échappatoire théorique et momentanée voit l’inversion des rôles se renforcer, et le passé déçu de la mère refaire surface. Il est désormais question de temps qui passe et de possibles regrets, de rôles qui en finissent de s’endosser et de substitutions qui éclatent cruellement. On croit volontiers à cet alliage d’atomes étrange et panaché, porté par un trio lumineux – trois pétales à plumes et à paillettes rendant au plus élémentaire toute son infinie beauté.

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites
De Paul Zindel
Mise en scène : Isabelle Carré
Adaptation et collaboration à la mise en scène : Marele Labidi-Labbé
Avec Isabelle Carré, Alice Isaaz, Lily Taïeb (en alternance avec Armande Boulanger)
Scénographie : Delphine Sainte-Marie
Lumières : Franck Thévenon
Costumes : Nathalie Chesnais
Crédit Photo : Carole Bellaiche

Au théâtre de l’Atelier à partir du 17 décembre 2015, du mardi au samedi à 19h, le samedi à 17h

 

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