Théâtrorama

« Dès que l’acteur entre en scène, la scène se met à vivre, le corps dansant se met à danser (…) et le corps humain est le sang du corps dansant. Sans celui-ci, la scène est morte. » Cette pensée que Yoshi Oïda reprend d’un professeur de kyōgen, Maître Okura, au début de son « Acteur invisible », trouve un écho troublant dans « Sang de cerisiers ». Les acteurs n’ont de rôles à jouer que ceux écrits par des témoins, victimes directes ou collatérales de Fukushima – leur scène, parterre d’images tragiques et réelles, est comme morte. L’espace ne sera pas celui du théâtre, mais il sera tout entier écriture, les actes se comptant en chapitres écrits à une encre de sang, une sève désolée de cerisiers.

Chapitre 1. Cela arrive par un mouvement infime et sensible qui simule « quelque chose d’une fêlure sur l’ivoire d’un mur, d’une craquelure sur un os ». La plume d’un sismogramme étire soudain ses lignes, comme des palpitations révélées sur un cardiogramme. Les données sont précises, arithmétiques, et les chiffres viennent remplacer des lettres : 11 mars 2011, 14h46, 10 minutes durant lesquelles les images ne diront plus rien des corps ni des chairs, mais rapporteront tout des vibrations qu’ils endurent.
Chapitre 2. Le ventre du monde vomit et « n’en finit pas de se vider ». La phrase tourne sur elle-même, de la prose aux vers d’un poème dramatique. Elle se note désormais sur une partition pour instrument à percussions, selon un rythme qui s’imprime à la mesure de l’avancée de la mer sur la terre. L’énoncé se meut en sentence irrémédiable. Le tsunami colle en surface des morceaux épars de vies entières jusqu’à ce que les aiguilles de l’horloge se fixent et que l’on se mette au décompte des fantômes et des manques, des ellipses du texte.
Chapitre 3. L’encre a repris sa couleur noire, mais ce qu’elle grave est une strophe explosive. Par ondes radioactives, le vent des cerisiers, rose et parfumé, est chassé par le vent des déchets nucléaires, incolore et inodore. On cherche à travers une fumée invisible le chemin d’une lumière ; on tente de deviner des balbutiements d’enfants dans le ventre d’une déesse de la nuit, au nombre de « futures victimes qui ne sont pas encore nées ».

La création pour le retour à l’âme de la terre
L’ouvrage qui s’écrit depuis les morceaux du monde, depuis les fragments d’histoires, est à page et à ciel ouverts. Les chapitres suivants ne cessent de se formuler, repoussant toujours l’inscription des derniers. « Sang de cerisiers » évolue sans fin : Yves Borroni collecte quotidiennement des témoignages – journaux, enquêtes, blogs ou encore récits de voyage – et Yoshi Oïda pose leurs empreintes sur sa scène néant, béante. Au milieu des ruines, le sol se ponctue de photographies de disparus et de matériaux déformés, d’extraits du monde ; la terre est une tache immense – l’écriture est celle d’un désastre. Au milieu des ruines, la création ne pourra naître que de déconstructions, et de mémoires qui réapparaissent par tableaux.

Un homme, tour à tour poète, vieillard et dernier survivant, prend un peu de hauteur, et un peu de recul dans le temps. Tandis que les autres portent sur leur visage des sourires de cendres, lui « porte la Lune ». Ici, il est un jardinier aux mains de marionnette géante et au masque de Nô, prêt à refleurir un terrain désolé. Là, il s’éclaire à la flamme agitée d’une bougie. Un peu plus loin, il déclame ses vers, fendant « le bruit des choses qui ne sont plus ». Plus proche, il endosse le costume et fait résonner la voix de Baïsao, vendeur de thé japonais du XVIIIe siècle, moine bouddhiste ayant fait vœu de pauvreté, contrepoint manifeste de l’homme contemporain. Puis il distribue chaque bol en accompagnant son geste d’un souffle pur.

Sang de cerisiers
Mise en scène de Yoshi Oïda
Texte d’Yves Borrini
Avec Marie Blondel, Yves Borrini, Maryse Courbet et Masato Matsuura
Musique de Dominique Bertrand
Prod. Le Bruit des Hommes
Photo © Jean-Paul Bourgois
Vu à la Maison de la Culture du Japon dans le cadre d’un work in progress consacré à « Yoshi Oïda ou le théâtre en question » les 7, 9, 15 et 16 mai 2015

 

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