Théâtrorama

Un grand hall peint en rouge, les portes monumentales du salon d’un musée où sont suspendus dans l’ombre des toiles de peintres de la Renaissance. Les musées sont des maisons qui abritent des pensées, disait Proust. Dans ce décor -imaginé par Richard Peduzzi -, qui travaille sur le proche et le lointain, sur ce qui se voit et ce que l’on cache, des histoires continuent de se promener à la recherche d’une oreille qui pourrait les écouter. Une vieille femme entre. Elle est pieds nus, vêtue de blanc et semble errer à la recherche d’on ne sait quoi. C’est autour du fantôme de la grand-mère paternelle que se construit ce Rêve d’automne écrit par le Norvégien Jon Fosse et mis en scène par Patrice Chéreau.

La salle du musée agit comme un trompe-l’œil car nous sommes en fait dans un cimetière. Un homme (Pascal Gréggory) et une femme (Valeria Bruni-Tedeschi) s’y retrouvent dans ce cimetière presque par hasard. Ils se sont follement aimés, déchirés, perdus de vue et ils sont là pour assister à l’enterrement de la grand-mère paternelle de l’homme. Les corps se frôlent et refusent de céder au désir, à la passion folle qui n’a pas survécu au temps qui passe, à l’irruption obscène de la mort, au ressassement et à l’emprise des générations qui se sont succédé et ont disparu. Comme happée par la mort de la grand-mère, toute la lignée des hommes s’éteint : le père, cet homme-ci, sans qualités particulières et son fils de dix-neuf ans qui ne connaîtra jamais ni l’amour, ni le sexe.

Crédit photo Pascal Victor/Artcomart

Face à des mères intarissables et inquiètes (magnifique Bulle Ogier) qui survivent à tout, face à cette femme tout entière tournée vers le désir de cet homme dans l’espoir de le retenir à la vie, les hommes continuent de bouger dans ce qu’il est convenu d’appeler le quotidien alors que tout semble mort en eux. Dans ce jeu de dupes avec la mort, les femmes sont plus endurantes et les hommes plus fragiles. Une fois éteint le dernier homme de la lignée paternelle, la seule phrase prononcée par le fantôme au regard blasé de la grand-mère renvoie ces femmes à une solitude inéluctable où « le cœur ne fait que passer du sang, et du sang qui ne chauffe plus » comme a dit Pierre Guyotat.

Cependant, malgré cette mise en scène toute en précision, malgré cette direction d’acteurs toute en finesse, le gigantisme de la scénographie finit par donner le vertige. Si le décor souligne la quête désespérée de l’humain qui ne parvient pas à retenir le ciel, il met à l’écart certains aspects de l’intimité du texte de Jon Fosse. Dans le début de la pièce, seuls en scène, Pascal Grégorry et Valeria Bruni-Tédeschi peinent à se trouver et à établir une relation. Perdue dans l’espace, la voix si particulière de Valeria Bruni-Tedeschi donne à son jeu une tonalité fausse, voire hystérique et nous distrait de l’intensité du propos. Dans la seconde partie de la pièce, quittant leur rôle de chœur silencieux, les autres comédiens en prenant la parole, infléchissent le rythme de la pièce vers d’autres espaces dans lesquels la comédienne peut enfin donner la mesure de sa sensibilité.

On parle souvent à propos de Jon Fosse d’une écriture du silence. Le mot qui revient le plus souvent dans la pièce est oui, un oui que chaque personnage se lance comme une parade à tous les non-dits. L’écriture « en spirale » du texte nous renvoie à un temps fluctuant où le passé, le présent et même le futur se retrouvent en permanence au bord de la mort. Jon Fosse nous parle de solitude, d’incertitudes, d’absence, lié en cela à ces littératures scandinaves qui, de Strinberg à Mankell en passant par Ibsen ou Bergman, s’inscrivent en filigrane dans des paysages de fjords, d’étendues solitaires, sculptés par des lumières aux couleurs si particulières.
La mise en scène de Chéreau travaille au plus près des personnages, convoque les vivants et les morts comme dans la tragédie grecque. La grand-mère morte surgit des murs, disparaît puis revient dans une contemplation muette de ces vivants prisonniers du temps sur terre. Avec l’éternité comme alliée, elle les attend. Elle sait qu’ils viendront tous la rejoindre à cette place qui leur est assignée depuis leur naissance. Tous habitants d’un musée – cimetière, ils essaient de retenir l’amour si fort et si peu partagé, côte à côte, à la fois ensemble et seuls, ils cherchent désespérément à faire communiquer leurs cellules de « tout seuls ».

Rêve d’automne
De Jon Fosse (Traduit du norvégien par Terje Sinding)
Mise en scène de Patrice CHÉREAU
Avec Pascal Greggory, Valeria Bruni-Tedeschi, Bulle Ogier, Bernard Verley, Marie Bunel, Michelle Marquais et Alexandre Styker
Décor: Richard PÉDUZZI
Du 4 Décembre 2010 au 25 Janvier 2011 puis en tournée.

Théâtre de la Ville
2 Place du Châtelet, Paris
Réservations: 01 42 74 22 77
Site web

En juin 2011, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, Patrice Chéreau créera en anglais « I am the wind » (« Je suis le vent »), une autre pièce de Jon Fosse.

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