Théâtrorama

Letter to a man à l’Espace Cardin

Letter to a man : Baryshnikov, Wilson, Nijinski Letter to a man avec Mikhail Baryshnikov – « Le déclic est là. » Dans le souvenir d’un accident hors de scène, un nouveau soir de folie de Vaslav Nijinski. Dans une chaise qu’il pulvérisa sans raison face au public médusé d’un hôtel suisse. Il faut puiser dans cet accroc, y voir un « déclic », ont pensé en chœur deux monstres sacrés. Se faufiler dans cette brèche offerte par un artiste lui-même brisé, pour faire œuvre à sa suite. Robert Wilson et Mikhail Baryshnikov se sont donc emparés de la ligne et du geste de Nijinki. Et ont emprunté la voix de Lucinda Childs pour les accompagner, pour faire résonner la lettre d’un Journal sombre et lumineux, rempli d’ellipses et d’envolées permanentes, de ruptures, de colère et de parcelles d’éclat, pour faire vibrer les mots de ce Cahier imprimé comme une danse chercherait sa part de salut.

L’homme – lui-même qui sourit, l’autre inquiétant –, celui qui parle et celui à qui il s’adresse, s’offre en instantanés. Projetés, ces bruits assourdissants formant l’unique atmosphère d’un espace intérieur. Projetés, ces ombres qui saisissent et remplissent sa chair. Projetés encore, les mouvements qui se dégagent bientôt de sa camisole de force. Mikhail Baryshnikov en Nijinski est un point immense sur une scène tout d’abord vierge. Immobile, mouvant, dupliqué. Le teint blafard, il répond à l’urgence de dire le danseur et d’incarner ses obsessions, de prendre ses angoisses à bras-le-corps. Son geste est trouble ; il est miroitant. Son pas est un retournement et, même monocorde, son mot bégaie. C’est que Nijinski sous Baryshnikov se trouve deux fois lorsqu’il « chasse l’air » : il avale son présent insensé et rejoint son passé dont il fait un poème triste et scandé dans toutes les langues.

Letter to a man : Baryshnikov, Wilson, Nijinski

De Nijinski à Baryshnikov

Retour aux racines d’un acrobate sans équilibre. Il avance avec les mains vers les branches, les troncs, les forêts clairsemées des ancêtres et des psychanalystes qui se déploient sur une toile en fond de scène. « Marchant vers le précipice », Nijinski regagne son propre corps défaillant et son propre esprit en excès, depuis lesquels il « sent l’asphyxie de la terre ». Son milieu est gothique et expressionniste, noir et blanc, étrange – la scène qu’il dessine par ses gestes pourrait par moments faire penser à n’importe quelle image d’un film de Murnau. Lorsqu’il s’en échappe, c’est pour devenir un ange rouge flottant, un vampire suspendu, puis pour esquisser quelques pas de cabaret, des glissades inquiètes et inquiétantes l’approchant et l’éloignant à la fois de toute figure mystique. Baryshnikov en Nijinski possède cette folie magique de s’élever et d’allier passion et suffocation. Il évolue par soubresauts continus, comme un sol qui respire à chacun de ses tremblements. Baryshnikov en Nijinski ne cherche aucune grâce et pourtant, il accède au sublime.

« Je suis une bête »

À chacun de ses pas, à chaque fois que sa main s’ouvre comme des lèvres qui s’écartent pour crier, la danse de Baryshnikov, souvent simplement esquissée, est une capture. De mots, d’air, de sons, d’histoires. Il danse fort et fragile, ancré et en lévitation ; il danse chaque instant de vie et de mort, face à Dieu ou face à l’absence de Dieu, au-dessus de la tombe d’un soldat, s’adressant à Diaghilev pour le ramener à lui, juste avant d’être lui-même criblé de balles. Sa danse est une feinte, trop peu exposée pour ne pas être cruelle, sanguinaire, dévastatrice, et finalement « détestante ». Instrument de sa propre folie, l’auréole tantôt angélique tantôt terrorisante, il se fait proie et prédateur, léger et grave, assénant son discours jusqu’à ce que les mots se collent à sa bouche et à ses expressions, et jusqu’à ce que son ombre finisse par se fondre à son corps.

Portrait de l’abandon, qu’il a expérimenté et qu’il n’a cessé de redouter, cette « bête féroce » de Nijinski, comme il s’appelait, ne voulait rien de plus qu’hurler son amour pour l’humanité, et sans doute rien de moins que de contourner « la mort de l’esprit ». Il écrivait alors frénétiquement, cédant à sa fièvre. Il écrivait de la prose et des vers qui s’étendaient syncopés sous sa plume. Il se confrontait aux limites du langage. Dans la diction de Lucinda Childs, les mots en reproduisent la puissance incantatoire. Sur la scène de Robert Wilson – dans son paysage dépouillé puis spectral –, le jeu devient illusion. La virtuosité de Mikhail Baryshnikov se charge alors du reste pour donner à « Letter to a man » une double intention : emprunter au génie d’un dépossédé et lui rendre son ultime danse.

Letter to a man
Inspiré du Journal de Vaslav Nijinski
Mise en scène, décors et conception lumières : Robert Wilson
Avec Mikhail Baryshnikov
Texte : Christian Dumais-Ivowski
Dramaturgie : Darryl Pinckney
Collaboration aux mouvements et texte parlé : Lucinda Childs
Musique : Hal Willner
Costumes : Jacques Reynaud
Lumières : A. J. Weissbard
Son : Nick Sagar, Ella Wahlström
Vidéo : Tomek Jeziorski
Crédits Photo : Lucie Jansch
Spectacle en russe et en anglais surtitré en français
Durée : 1h10

À l’Espace Cardin – Théâtre de la Ville jusqu’au 21 janvier 2017, du lundi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h, relâche les lundis 9 et 16 janvier

 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest