Théâtrorama

Ce n’est pas encore tout à fait la scène, mais déjà plus la réalité. Quant au temps, il est tel qu’il s’écrit dans quelques-uns des plus illustres sonnets jamais composés, ce temps contre lequel il convient de « partir en guerre » pour lui échapper. Au théâtre de la Bastille, par la note de Norah Krief, Shakespeare se chante dès la coulisse et le tempo donné à ses vers suit le rythme d’une nuit sans fin aux tonalités jazz, blues et rock.

Corps mutin et agité lové dans une guêpière incandescente et des bas noirs, la comédienne et chanteuse se plaît à étirer les consonnes à l’évocation du bonheur du sentiment amoureux, pince les lèvres sur les quatrains faisant allusion au désir, gesticule, minaude et crie invoquant sa muse, puis suspend son émotion au moment des adieux. Autour d’elle, Richard Brunel a placé un orchestre de musiciens – Philippe Floris à la batterie, Frédéric Fresson au piano et Philippe Thibault à la basse – qui répercute ses moindres strophes, parfois aussi ses moindres mouvements, et qui s’assemble en chœur soufflant et inspirant. L’ambiance feutrée, bleue et rouge, froide et chaude, cache des miroirs en bord et en fond de scène, là où les artistes d’ordinaire répètent et se concentrent avant le lever de rideau, sans doute aussi là où les voix de maîtres demeurent et s’entendent le mieux.

Norah Krief s’apprête à offrir et à s’offrir une vingtaine de sonnets shakespeariens. Elle les déroule lorsqu’elle emprunte la voix du poète. Elle les reçoit lorsqu’on la devine prenant la place de la femme et de l’homme auxquels ils étaient destinés. Citant les mots du poète dans le texte, elle prévient immédiatement : ce que le temps a pris de l’être aimé, Shakespeare l’a restitué. Il s’agira donc précisément et de la même façon de retrouver, et de redonner, à ces sonnets leur pleine mesure. Mais en musique, cette fois.

La « loi unique des émois du cœur »
Se mettant ainsi à nu au fur et à mesure qu’elle dévoile les vers et transforme les strophes en refrains, Norah Krief, habituée des tirades de Shakespeare pour avoir joué dans « Henry IV » ou encore dans « Le Roi Lear », en dégage des airs et des images insoupçonnés. En lutin espiègle ou confinée dans une robe de tragédienne en dentelle noire, elle se fait messagère d’une lettre qui résonne encore et à laquelle elle prête des articulations polymorphes, comme elle. Si elle s’en tient aux seules lignes, elle en explore tous les accents, les prenant à sa charge de comédienne. Elle endosse par exemple ici la tenue d’une « actrice égarée sur la scène, qui par la crainte passe à côté de son rôle », et là celle de l’éplorée du plus célèbre des sonnets, demandant à mourir puis résolue à vivre pour que puisse vivre son unique amour.

Le drame musical, même enjoué, même électrique, se tisse ainsi à la fois lourd et léger, mélancolique, fou et survolté, ancien et contemporain. Sur le livret de Frédéric Fresson, Shakespeare se dit en français, mais aussi dans sa propre langue, voire en latin. Sur les partitions, les notes sont originales ou inspirées, tendent parfois vers la variété, puis accueillent des airs des Beatles caressant la « rondeur du monde ». Car les vingt sonnets constituent chacun la pièce d’une œuvre qui se recompose par morceaux choisis, faisant de ces sonnets de véritables répliques – tirades ou monologues – de théâtre, découvrant l’histoire de ce personnage à part entière en train d’éclore et de détoner. Signe que le cercle shakespearien, comme son écho, bat sans fin.

Les Sonnets de Shakespeare
Traduction et adaptation : Pascal Collin
Composition et direction musicale : Frédéric Fresson
Direction artistique : Richard Brunel
Chant : Norah Krief
Musique : Philippe Floris (batterie, percussions, voix), Frédéric Fresson (piano, voix) et Philippe Thibault (basse, voix)
Son : Olivier Gascoin
Lumière : Kévin Briard
Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Au théâtre de la Bastille du 21 septembre au 3 octobre 2015 à 20h, puis du 5 au 9 octobre 2015 à 21h, relâche les dimanches

 

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