Théâtrorama

Ça parle d’un père au cœur désespérément bien accroché, de sa femme et de ses envies de rien, besoins de tout, de leur fille boulimique qui a un problème avec « tout effort qui enlaidit » et du futur gendre belliqueux en pièce maigre rapportée. Ça parle de jus qui dégouline, osera la rime shakespearienne et les emprunts à Villon. Ça ne dépasse pas le seuil d’une maison universelle : intérieur Schitz, royaume sans cloisons du steak à graillon et du saucisson pour uniques métaphores, microcosme pathétique qui chante son spleen et déverse son agonie.

Pièces charnues de vie de personnages qui (se) mangent tout crus. Une famille ordinaire en apparence et aux membres surdimensionnés entre en scène dans un pas de trois rock en solitaire, faute de trouver dans l’autre un partenaire à son tour de taille suffisant. Si la fille de la maison en impose, la mère qui la suit en surimpose ; quant au père, il semble avoir avalé avant de venir le dictionnaire entier des hyperboles littérales et littéraires. Ils arrivent aussi épais que la teneur en gras des aliments qu’ils ingurgitent, tous amateurs de chair, de sandwichs et de jeux de vocabulaire, décortiquant les cacahuètes avant de les briser.

Mais ils ont l’opulence mise à mal. À l’hypertrophie de leur enveloppe rembourrée et à l’utilisation pléthorique des chiffres et des nombres censés les sustenter, correspond la simplicité abrupte de leurs échanges. L’énonciation réduite à néant par la démonstration, papa et maman Schitz ne se définissent que par leurs velléités et leur rejeton à couettes par ses « pom pom » entonnés pour boucher les trous du texte, venant symboliser ses utopies contrariées. Pour seule balance, le fat gendre, jeune premier à la frite tout aussi symboliquement frétillante, ne fera tragiquement pas le poids.

Triste comédie humaine
Ronds, mais n’arrondissant aucun angle, les personnages sont pris dans le cercle d’un syllogisme lui-même emphatique et à la résolution impossible : la fille veut épouser le garçon, le garçon veut le beurre et l’argent du père, le père crèverait bien le garçon, mais la mère crèverait d’avoir un petit-fils, fruit du mariage des deux parties. Au garçon de tenter de dépouiller la famille pour remplumer sa propre panse, et de rentrer lui aussi dans la surenchère. Mais entre midi et deux, entre l’entrée et le dessert, le coup fatal – qui se donne direct au niveau de la ceinture – viendra de la guerre et du gras qui sonnera deux fois.

Le texte du dramaturge israélien Hanock Levin est une dissection féroce de la banqueroute du monde. Tout dialogue est une analyse immédiate de gains et de pertes, de bénéfices et de faillites collectives. Sur scène, l’adaptation du belge David Strosberg joue avec les attentes trompées et les références, du comique de l’absurde au slapstick parfois violent, empruntant également à la mythologie, les membres de la famille étant tous des Tantale à la soif déçue.

La gloutonnerie jamais satisfaite conduit à une paralysie généralisée. Épuisant les réserves et les registres, la satire passe aussi par les décalages, la future princesse du conte sans fée se lançant par exemple dans un chant d’amour en l’honneur de son embonpoint, ou le couple royal sans trône célébrant les tranchées (de lard) dans un canon approprié, accordéon grinçant et castagnettes tapotantes. L’allégorie, reposant sur la caricature, est cruelle, et elle se goûte à pleine bouchée, mais dans une viande qui aurait oublié d’être tendre.

Schitz
De Hanock Levin, mise en scène de David Strosberg
Avec Brenda Bertin, Bruno Vanden Broecke, Jean-Baptiste Szezot et Mieke Verdin
Texte français : Laurence Sendrowicz
Musique : Bruno Vanden Broecke et Jean-Baptiste Szezot
Dramaturgie : Hildegard De Vuyst
Scénographie et lumières : Michiel Van Cauwelaert
Crédit photo: Danny Willems
Au théâtre de la Bastille du 24 mars au 16 avril 2015

 

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