Théâtrorama

Rouge décanté est l’incarnation à vif de la fragmentation d’un homme. Sur la scène de Guy Cassiers, Dirk Roofthooft peut jouer cet acte en quatre langues ; les intonations seront différentes, le dispositif variera lui aussi un peu. Il choisira ce jour l’angle de cette caméra parmi les sept qui tranchent le décor, puis un autre le lendemain. Mais le texte de Jeroen Brouwers, lui, ne changera pas. Il restera, dans toute son incandescence, l’exposition d’un cri intérieur et mémoriel.

Il y a, à l’origine, le récit autobiographique de l’écrivain néerlandais Jeroen Brouwers, prix Femina Étranger en 1995 et pour la première fois mis en scène à Paris au théâtre de la Bastille. Sur une scène parsemée d’indices du passé (cinq étangs en miroir agissent comme des échelles de mémoire), il est une recréation puissante et insondable. Le comédien-écrivain est lui à cinq ans, des grelots à sa cheville, un masque colonial lui couvrant le crâne, des coassements de grenouilles alentour, et des odeurs de mort du camp japonais de Tsideng où il est incarcéré avec sa mère. Il est aussi lui maintenant, isolé et enfermé dans une prison mentale, soumis à un paysage sans vent, « ni optimiste, ni gai », fumant cigarette sur cigarette, oubliant ses pilules, prenant le combiné du téléphone dans une main et son sexe dans l’autre quand il n’ôte pas par réflexe maniaque et incontrôlé les durillons de ses plantes de pieds.

Et il y a la mise en scène de Guy Cassiers créée il y a plus de dix ans, qui puise à la lettre dans le prélude de Rouge décanté, « L’Eden englouti », dans lequel Jeroen Brouwers écrivait : « Moi, ici, dans mon isolement. (…) Je vis, je regarde (…), je suis empli de mots (…), j’ai peur, je marche, je suis filmé (…), ma voix est enregistrée sur des bandes sonores, il m’arrive de me voir moi-même sous la forme trompeuse d’une silhouette de lumière à la télévision. » Ces lignes deviennent le prétexte à la respiration haletante et pénétrante – amplifiée au micro, presque une apnée – d’un corps littéraire qui se scinde et ne se recompose jamais tout à fait. Elles forment un être intranquille qui joue avec les distances, vis-à-vis des événements qu’il raconte, vis-à-vis des personnages absents qu’il rappelle, et vis-à-vis de son propre être décomposé en plans serrés sur écrans interposés, comme si la vidéo venait marteler un bouleversement que sa seule voix retiendrait masqué.

Rouge matriciel
Cela débute comme un autre roman, par l’évocation brutale de la mort d’une mère. Mais cela se niche aussitôt ailleurs, plus loin, jusqu’aux terres de l’enfance, atteignant encore bien d’autres entreprises littéraires et poétiques. Et cela finit par remonter jusqu’à des parois cachées et utérines. Il ne compte plus le nombre d’adieux formulés à l’encontre de sa mère, ni le nombre de figures féminines qui se sont depuis cristallisées à travers elle : sa grand-mère, sa sœur, sa femme, sa fille, et puis Lisa, amour furtif et consommé. Toutes gardent pour lui le goût et la couleur du sang. Un rouge décanté : le drapeau du Japon, la teinte de la maladie, le fard d’un sol barbare et de corps démolis, bientôt traumatisés.

L’homme en fragments sélectionne ses parts de vie. Il se demande « ce qu’il doit faire avec ça » et surtout : « ce qu’il doit sentir ». Il se tient droit comme il l’était encore dans son enfance, face à ses propres diffractions qui relient tous ses âges. Là quarante-et-un an plus tôt sortant du ventre de sa mère ; là en août 1945 où « toutes les fins ont pris fin » ; au lieu exact où son patin a fondu dans l’asphalte pour ne plus jamais l’en libérer ; au lieu exact des tortures infligées aux corps qui ébrècheront les esprits.

Rouge décanté est une prose tantôt lapidaire, tantôt coulante. Un coup bref et violent qui esquive tout adjectif qui deviendrait superflu et parfois tout nom qui rendrait les figures trop vivantes face à soi. Les digressions sont des mouvements aussi invisibles que ceux de l’eau d’un ruisseau filant péniblement. Il n’y a aucune envolée ni aucun artifice, simplement une volonté d’effleurer, puis d’embrasser à pleins poumons des images. Pour évoquer des portions choisies d’histoire, Dirk Roofthooft mime parfois sur scène les guillemets avec ses doigts, qu’il ouvre sans refermer. Et c’est précisément dans cet intervalle que respirent une mémoire puissante et toutes ces choses qui « existent pour en toucher d’autres ».

Rouge décanté
D’après le roman de Jeroen Brouwers (éd. Gallimard)
Adaptation : Guy Cassiers, Dirk Roofthooft, Corien Baart
Mise en scène : Guy Cassiers
Avec Dirk Roofthooft
Dramaturgie : Corien Baart, Erwin Jans
Décor, vidéo et lumière : Peter Missotten (de Filmfabriek)
Réalisation vidéo : Arjen Klekx
Décor sonore : Diederik De Cock
Crédit Photo : Pan Sok

Au théâtre de la Bastille du 2 au 18 décembre 2015 à 20h, dimanche à 17h, relâche le 13 décembre

 

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