Théâtrorama

Séverine Chavrier trace une carte du violent comme, en des siècles révolus, on piquait des cartes du tendre. Sa partition, convoquant des contes et des fables récités par des voix fragiles, d’adolescentes, d’accidentées, est un sous-titrage de défaillances contemporaines. Sur scène, elle laisse ses deux princesses éclopées et échappées des livres se débattre et endosser les costumes de générations perdues.

Au tout début, il y a ces amas de légendes battues et rebattues, et leurs interprétations épuisées de tout sens à force de passer de bouche en bouche et d’oreilles en oreilles, à force de traverser les frontières en mal d’illustration. Cela s’ouvre sur Blanche-Neige et toutes les demoiselles aux robes pâles prêtes à prendre sa suite. Au hasard, une altesse argentine, orpheline – puis une autre russe, déshéritée. Cela parle de poncifs liés aux naissances et aux passages à l’âge adulte, et à la disparition immédiate d’ascendance et de descendance, d’entrée dans des addictions sourdes à la drogue, au sexe, dans les maladies et le suicide, chahutées par les manifestations de crises sociale et familiale. Et cela hurle avant de convulser.

Le fond sonore suggèrerait tantôt une aire d’autoroute, tantôt les pistes d’un aéroport – un cirque pour mal moderne. Les visages monstrueux des deux assaillies soumettraient leurs propres éclats de rire ou leurs propres lamentations. En leurs quatre murs contre lesquels elles se cognent sans cesse, deux danseuses s’altèrent au fil désorienté et rompu de l’Histoire. Gants de boxe et bottes aux semelles bien trop larges en guise d’épaves parsemant le sol, elles évoluent sur un ring transformé en maison-cimetière.

Filiations étouffées
La plupart du temps, elles portent des masques expressionnistes de douleur et des jupes virginales, en césure ou en liaison avec ce qu’elles représentent et dénoncent. Il importe que ce soit des femmes, depuis l’innocence de leurs voix à peine mises au monde jusqu’à leurs responsabilités de futures mères. Déjà pendues à l’instant du tout premier souffle à trouver, déjà infanticides avant même l’âge de procréer, elles portent les cicatrices d’histoires de peuples « baignés dans le mensonge », mues par le seul besoin de se sentir malgré tout vivantes.

« On n’est jamais à part, on est vraiment la suite », marmonne la première sous les fumées de Tchernobyl, terre noire et fertile ; « Il n’y a pas de contes chez moi, on raconte des histoires réelles, des histoires de vie », esquisse la seconde sous les glissements heurtés de pas de tango argentin, bientôt défigurés en gestes de nettoyage et de récurage féroces d’une Cendrillon actuelle. Progénitures et génitrices d’une humanité en décomposition qu’elles portent en elles et sur leurs épaules, elles n’ont plus qu’un langage corporel à la fois fébrile et explosif pour s’exprimer.
Et le public est comme elles, moteur et témoin des enlisements et des ruptures, soldat comme elles d’une armée déréglée et de sa marche contrariée et désolée, se taillant les veines avec des produits de surconsommation, puissant et coupable, impuissant et victime. Elles s’adressent aux calomniateurs de contes de fées et à leurs sourires de mort aux commissures, les remercient, leur demandent pardon, puis elles retournent dans leur royaume de l’intelligible, celui de passions, où règnent des uppercuts à la place des battements de cœur.

Après coups (Projet Un-femme) de Séverine Chavrier
Avec Victoria Belen Martinez et Natacha Kouznetsova
Avant-première présentée au Théâtre de la Bastille du 2 au 5 février 2015, en partenariat avec le festival Faits d’Hiver

 

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