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Le bruit court que nous ne sommes plus en direct

C’est devenu une habitude. Comme un troisième rendez-vous de bons copains, organisé au même endroit, sur la scène du Théâtre de la Bastille, à quelques années d’intervalle. On retrouve les mêmes visages, les mêmes prénoms, la même tendance pour les titres longs et énigmatiques. Seuls les habits diffèrent un peu, et le sujet a quelque peu glissé – bien qu’ancré sur le même terrain « société » – : après la politique et la bureaucratie, L’Avantage du doute dissèque l’épineuse question médiatique.

L’endroit ne ressemble à rien de bien déterminé : au sommet d’un dispositif important mais passé d’âge, comptant de vieux écrans, un drap servant de toile de projection et quelques chaises inconfortables, des photographies jouent au pendu sur un étendoir à linge. Un panneau indique en coin un chiffre qui n’a pas l’air de vouloir évoluer pour le moment. Il ressemble aux panneaux qui indiquent le nombre de clients qui prennent toujours la queue avant nous aux guichets, dans les services administratifs et hospitaliers, dans les commerces de proximité. Il cache en réalité le nombre de fidèles au poste qui décident d’un même œil quels programmes ou quelles émissions de télévision mériteront les futurs lauriers du PAF. Eux que certains nomment « téléspectateurs », et qu’eux qui entrent sur le plateau appellent « voyants ».

Ce soir-là, lorsque le voyant passe au vert, ils sont 57 curieux à suivre un rendez-vous un peu particulier. 20h50 (à quelques minutes près), le JT d’Éthique TV peut commencer. Le curieux hors antenne – le public du Théâtre de la Bastille qui était là un peu avant l’heure – a pu assister à la conférence de rédaction autant préparatoire que rocambolesque. À tour de rôle, Simon, Mélanie, Judith, Claire et Nadir s’improvisent rédacteurs sans autre chef qu’une philosophie que les flots et les flux médiatiques d’aujourd’hui ont rendu utopique : ils souhaitent « lancer une télévision liée à aucun actionnaire ni réseau d’influence ». Si l’intention paraît louable, les taux d’audience peinent à se montrer honorables. L’anti-spectaculaire et les titres de non-actualité ne semblent pas enflammer les stats, ni la ménagère de moins de 50 ans, qui préfère prendre des nouvelles du monde en feuilletant Paris Match, pour un décryptage en bonne et mauvaise forme de l’info par ceux qui la monopolisent déjà.

L’utopie du monopole de l’invisible

C’est une question d’angles journalistiques à arrondir et de fuite de la boucle infernale de l’information : sur Éthique TV, pas de scoop dès l’édito, pas de météo qui ne serait qu’un « oracle pour les cons », pas d’images chaudes qui ne seraient que des « opérateurs de croyance », et surtout aucun tissage du fil de l’actualité qui ne serait que « briseur de mémoire ». Ces journalistes d’un tout autre esprit préfèrent la subjectivité, les chutes amorties aux accroches acerbes, les brèves développées, l’indifférence devant les dépêches, les sujets de fond de placard, et surtout les déconnexions face à l’ultra-connectivité. Ils disent vouloir « montrer patte noire » devant la caméra, rendant nécessaire la fonction « pause » du discours et de l’image. Sauf qu’en fin de JT, les voyants ne s’affolent pas vraiment et passent péniblement de 57 à 68. Pas besoin de tartiner, côté audimat, c’est échec et mat.

Les cinq journalistes arrivent donc sur un plateau à froid. Chacun a dans son réservoir à sujets des questions et des marronniers qu’il soumet à l’autre, conforté par les pensées de théoriciens de l’image et de la communication (Marie-José Mondzain, Baudrillard, Benjamin, Pasolini…). Thèses auxquelles on pourrait ajouter ce principe rabelaisien qui fait de la « science sans conscience une ruine de l’âme ». Mais thèses vite effritées par l’immersion dans le groupe d’un tiers membre, qui va briser une harmonie déjà bien délicate à préserver. La bien nommée Gloria, nantie fraîchement sortie d’une grande école de chiffres plutôt que de lettres, propose de racheter Éthique TV et de restructurer la chaîne et les êtres. Ce sera la rupture sous fond de travestissement moral et physique, de course à l’audience et de perte de vitesse humaine.

Devenue mainstream, Éthique TV pénètre dans l’esprit du temps moderne et de ses contradictions. Place à une déliquescence non programmée, balancée par des instants d’apartés et d’histoires personnelles qui sont autant de sorties de plateau : sur une passerelle rouge, on coupe net le filet d’informations pour revenir à la réalité, via l’unique tendance qui ne se mesure pas et que certains appellent « amour ».

Le bruit court que nous ne sommes plus en direct
De et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand
Technique : Wilfried Gourdin
Vidéo : Thomas Rathier et Kristelle Paré
Costumes et accessoires : Elisabeth Cerqueira et Elsa Dray-Farges
Production L’Avantage du doute
Crédit Photo : Pierre Volot
Au Théâtre de la Bastille du 18 au 29 janvier 2016, relâche les dimanches, puis en tournée

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