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J’ai dans mon cœur un General Motors

General Motors / Motown Records : de l’industrie du pneu à l’industrie du vinyle, tout est question de cercle. La rondeur des sonorités pour la noirceur des images, et un cadre unique qui embrasse les deux entités. La scène se déroule à Détroit, « Motor Town », dans les années 1960, ville désertée par la population blanche, mais que les Afro-Américains considèrent comme leur Eldorado. La scène pourrait être fictive ; la scène est cruelle et référentielle. Faisant jaillir son « Black American Dream », elle se déploie au théâtre de la Bastille à travers les voix intenses de Diana Ross et de Berry Gordy.

L’espace initial est un capharnaüm, un puzzle composé d’indices historiques à recomposer. Et il n’est encore rien, comparé à ce qu’il deviendra à l’abattement d’un rideau hypothétique : un plateau post-apocalyptique, recouvert de ruines comme ultimes – ou originelles – traces d’un déluge violent. Car chaque élément fait office de couperet, lui-même tranché, s’écornant sur chaque détail. Au premier coin, on pointe les paillasses de siècles de ségrégation et d’esclavagisme afro-américain. En arrière-scène, on compte les capots et les carcasses de tôles de Cadillac, vestiges d’un cataclysme industriel. À l’avant-scène, on mue un frigo en cercueil. À un autre angle encore, on tambourine sur de vieux pianos et de vieilles tables en formica tandis qu’on fait place, en plein centre, à la future potence et au nœud coulant qui accueillera la gorge d’un pendu.

Nous sommes en 1959, dans la capitale du Michigan. Berry Gordy Junior, tantôt fils de Détroit, tantôt « Motherless Child », fonde à trente ans le label Motown. Dans cette « ville-usine qui carbure à la sueur des fronts », il a choisi de troquer le « X » prêcheur de Malcom pour l’infini du « O ». Son combat ne sera pas non plus celui du Black Panther Party qui naîtra quelques années plus tard et qui fera la chasse aux « porcs capitalistes ». Berry Gordy préfère l’arrondi des angles, et celui de ses fins de mois : son commerce à lui sera celui de la galette lucrative et des « chansons sucrées qui collent aux dents ». Puisqu’il vit dans une ville qui a toujours été sauvée par la musique, elle fera également pour lui office de bonne samaritaine.

« Le moteur tourne ! Le motor town ! »

J’ai dans mon cœur un General Motors1Berry Gordy, parangon de la « Black Bourgeoisie » telle que Franklin Frazier l’a définie, présente sa famille, en chansons, en contrastes et dans un bazar endiablé. Depuis le grand-père qui se demande « où est son royaume » et dont tous refusent l’héritage, jusqu’à sa femme, prise dans le courant de l’élite sociale, et jusqu’à ses enfants, rebaptisés « Pupuce » (dénonciatrice faussement naïve du mode de vie américain) et « La Dona » (bijou supposé de la famille qui demande à ce qu’on lui « coupe les racines ») incarnant chacun de nouvelles voix et voies de rébellion. Tous ces descendants sont blancs et noirs, hommes et femmes, buveurs de café au lait et mangeurs de « sugar songs » et de Chamallows. Ils ont dans les mains des disques noirs et or et dans la bouche un soleil qui s’éteint. Au grand désarroi du grand-père qui les fustige de vouloir faire de leur couleur « un show », ils considèrent que la « panthère noire » est un « léopard malade » : eux, ils ont « l’ivresse du gris » et leur animal de compagnie est un caméléon, un noir qui se fond dans le blanc.

Sortant du chaos, il y a aussi Etta James, transformée en 33 tours humain, déversant son blues sur ces terres délabrées. Lorsque son moteur de jukebox se déclenche, Etta dit « crick », puis on lui répond « crack », et s’ouvrent alors des parenthèses d’Histoire afro-américaine. Il était une fois… un chat et un oiseau qui ont découvert une fleur au milieu de la ville ravagée de Détroit, se demandant si cela tenait du miracle ou de la catastrophe. Il était une autre fois… la Detroit River et son écume charriant l’esprit de la ville, elle qui garantissait autrefois la liberté, et qui est aujourd’hui en crue.

« Ain’t no sunshine », chante Etta. « Black bodies swinging in the southern breeze / Strange fruit hanging from the popular trees », répond une Diana Ross « ici et réelle », reprenant les paroles de l’hymne antiraciste chanté par Billie Holiday. Entre rêve et cauchemar, cruauté et burlesque, Julien Villa et le collectif Vous êtes ici prennent la métaphore à bras-le-corps : le diamant qu’ils placent pour faire entendre leur vinyle est aussi rutilant que violent, striant la matière du disque et gravant dans son sillon de profondes cicatrices. Cela danse, crie, pioche à foison dans les paroles de chansons et dans les discours et les écrits de Martin Luther King, Angela Davis ou encore James Baldwin. Le réseau, très dense, est un moteur à la fois historique et intertextuel, utilisant et encaissant tous les ressorts du théâtre pour répandre sa puissante charge explosive.

J’ai dans mon cœur un General Motors
Mise en scène : Julien Villa
Dramaturgie : Vincent Arot
Avec Vincent Arot, Laurent Barbot, Nicolas Giret-Famin, Clémence Jeanguillaume, Amandine Pudlo et Noémie Zurletti
Scénographie : Sarah Jacquemot-Fuimani
Lumières : Gaëtan Veber
Production Collectif Vous êtes ici
Crédit Photo : Frédéric Démesure
Au théâtre de la Bastille du 29 mars au 3 avril 2016 à 20h, dimanche à 17h, puis en tournée

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