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Où les cœurs s’éprennent d’après les scénarios d’Eric Rohmer

Où les cœurs s’éprennent d’après les scénarios d’Eric Rohmer D’Eric Rohmer à Thomas Quillardet – On retiendra quelques-unes de leurs réparties franches ou improvisées, leurs maladresses ou leurs coups d’éclat, leur façon de toujours se tenir à l’écart. Elles se sentent seules même entourées, oppressées même solitaires. Ce sont deux portraits de femmes que Thomas Quillardet a choisi d’extraire parmi les dizaines dessinées par Eric Rohmer dans ses « Comédies et Proverbes ». La première, Louise, héroïne des « Nuits de la pleine lune » (1984), annonce la seconde, Delphine, héroïne du « Rayon vert » (1986), dans tout ce qu’elles ne sont pas. Parisiennes mais filles du ciel, tristes sans nostalgie, amantes plus qu’amoureuses, perdues entre désirs et besoins, elles ne se donnent jamais autant que lorsqu’elles s’échappent, toujours ailleurs, quelque part « où les cœurs s’éprennent ».

Cela dure le temps de quelques jours, quelques semaines tout au plus. Les derniers moments d’une histoire d’amour pour l’une, entre Paris et une ville de banlieue ; un mois d’été pour l’autre, à accumuler les escales furtives dans quelques coins de France à la recherche de l’endroit le plus chaud. Des virées nocturnes pour Louise ; le soleil comme seul horizon pour Delphine. Le chemin est linéaire ; il s’exprime selon les envies et les motivations, les lieux ou les êtres à fuir ou à rejoindre finalement.

Eric Rohmer adapté

Où les cœurs s’éprennent d’après les scénarios d’Eric Rohmer Il débute, pour Louise comme pour Delphine, par un changement – une soudaine bascule, ce genre de bifurcation à la fois minimale et essentielle. Louise vient de rénover son petit appartement parisien, dans lequel elle décide désormais de se rendre tous les vendredis, un pied-à-terre en guise d’espace de liberté. Delphine se voit quant à elle contrainte de modifier ses projets de vacances en Grèce. Depuis ces lignes brisées naîtront deux nouveaux visages de femmes confondus en un seul : elles seront dès lors chacune entre un point et un autre, à chercher de nouveaux repères. Deux êtres de passage, éminemment littéraires.

À murs ouverts, sur la scène de Thomas Quillardet, lieux et personnages se succèdent pour mieux se mêler. Ils évoluent tous dans des intérieurs évidés et aseptisés, qu’ils remplissent de leurs seules présences – aucun n’est secondaire – et interactions. Studio de capitale, terrasse de maison de littoral, cafés, rues de villes, paysages de campagne, le réel se confond bientôt à l’imaginaire que les deux jeunes femmes aimeraient tant voir apparaître devant elle, mais qu’elles ne trouvent que trop rarement. Sauf peut-être dans la littérature, poèmes ou romans, que l’on vient à passer furtivement sous leurs yeux.

L’imprévu contre toute attache

Où les cœurs s’éprennent d’après les scénarios d’Eric Rohmer À leur soif de liberté, Louise et Delphine trouvent une même réponse : le repli. Déclinant les élans de la solitude jusqu’au sentiment de l’abandon, Thomas Quillardet leur fait trouver un refuge dans un lieu, un « où » dans lequel seuls cœurs pourront entendre un écho en eux-mêmes. La carte céleste de Rohmer cherche ici des points d’ancrage au plus près du sol – sous une tente à l’abri du monde pour Delphine, tandis que Louise fait du revêtement de sol de son appartement un drap dans lequel s’aliter. Leur lieu ne serait alors peut-être pas cet « ailleurs » à chercher, qui ne se formule jamais autrement qu’en pensée, mais bien dans un ici et maintenant sécuritaire et protecteur. Un endroit en propre, depuis lequel tout résonne.

À l’écart, ainsi à distance, les deux jeunes femmes ne crient en effet jamais autant leur pleine présence : elles nourrissent tous les discours, suscitent toutes les interrogations. Elles rejoignent surtout un espace qu’elles ont délibérément choisi, mais qui ne correspondrait à aucune carte. Il pourrait être une parole ou un dialogue, l’invention de nouveaux moyens de communication au-delà des jeux de chance, hasard ou de société qui condamnent au silence. Il pourrait être un éclair et écraser le temps, ne durer qu’un instant d’extase face à la lune ou face au dernier rayon de soleil. Il pourrait aussi symboliser un retour, simple mais plein, à soi-même, envisagé comme une étape pour atteindre l’autre. Thomas Quillardet place Louise et Delphine au milieu d’une ligne qui revient nécessairement sur elle-même, un cercle qui se structure à la façon d’un poème, quelques vers empruntés à Rimbaud, se chargeant en périphérie pour illuminer le centre.

Où les cœurs s’éprennent
D’après les scénarios des films d’Eric Rohmer : Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert
Mise en scène : Thomas Quillardet
Avec : Benoît Carré, Florent Cheippe, Guillaume Laloux, Malvina Plégat, Marie Rémond, Anne-Laure Tondu, Jean-Baptiste Tur
Lumière : Nadja Naira
Scénographie : James Brandily, ass. Long Ha, Fanny Benguigui
Costumes : Frédéric Gigout
Constructeur : Pierre-Guikhem Coste
Crédits Photo : Pierre Grosbois
Durée : 2h

Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 19 janvier 2017 à 20h

 

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