Théâtrorama

Théâtre la Bastille en choeur

Théâtre la BastilleTrois spectacles pour un état des lieux. Le théâtre de la Bastille organisait cette année un très intéressant parcours autour de la choralité, et a pour cela passé commande à des artistes au regard aiguisé tels le Vasistas Theater Group – programmé également cette année au Théâtre de la Ville – ou encore Nathalie Béasse. Le thème permettait de questionner concrètement de nombreux sujets et de mêler art, politique, société, histoire au sein de mêmes spectacles. On a pu notamment y voir que la forme chorale du théâtre peut permettre, par son archaïsme, de retrouver un lien fort avec la société contemporaine.

J’ai pu voir trois spectacles donc sur la petite dizaine qui a été programmée.
« Apologies 4 et 5 » par le Vasistas Theatre Group, le premier que j’ai vu, pouvait faire penser dans sa structure au « Cauchemar » de Jean-Michel Rabeux vu dans ce même théâtre il y a quelques années : une humanité aux prises avec un inquisiteur implacable ; des gens dont la seule culpabilité est d’être humain et qui doivent s’en justifier du mieux qu’ils le peuvent pour avoir le droit de rejoindre le chœur et la société.

« Si je ne suis pas sincère ce soir, je ne suis pas digne de me présenter devant vous ce soir » affirment les deux prévenus avant d’entrer en scène.
Cette profession de foi les obligera à jouer un jeu dangereux à la lisière de l’interprétation théâtrale. Comment en effet être sincère lorsque ce que l’on va dire pourra influencer négativement l’inquisiteur ? La mise en relation entre le jeu d’acteur et la plaidoirie est ici particulièrement pertinente : l’important sur une scène comme dans une cour de justice n’est pas tant que ce qui est présenté soit vrai, mais bien que l’on y croit. Vertiges…

L’autre référence majeure de cette mise en scène est également la crise grecque, et les mesures d’austérité imposées à ce peuple par la troïka européenne. À côté des prévenus, sur l’autre partie du plateau, chante le chœur de l’Union. Ce chant ne cesse jamais, il est entêtant, il enjoint les prévenus à abdiquer toute dignité afin qu’ils puissent rejoindre le cercle. L’on retrouve ici le chant des sirènes et l’Odyssée. La choralité est vécue non comme une recherche abstraite mais bien comme une retrouvaille avec un savoir profondément ancré dans la culture.

Le supplice continue, se répand dans le temps, semble ne jamais devoir finir. C’est à celui qui fera le plus preuve d’humilité ou de regret que reviendra le privilège de réintégrer la société des nations européennes. Entre les deux protagonistes commence un jeu concurrentiel, une tentation de la délation, une valorisation de soi inversée et perverse. Tout le sel d’une vie en société « moderne » qui sacrifie le sentiment humain sur l’autel de l’efficacité et de la rationalité…

« Si nager me procure du plaisir, que je ne plonge plus jamais dans les eaux bleues et claires. Si je dors tranquille la nuit, que mon oreiller soit de pierre et mon drap de fer »

Une protagoniste rejoindra finalement le chœur, mais c’est une femme brisée, au chant disharmonique. C’est une torturée qui rejoint la société, et son chant dissonant semble être le contrepoint désiré par le chœur de l’Union : porter en son sein la voix de l’humain brisé, voix qui sonne comme un avertissement.

Théâtre la Bastille

Dans « le rire des moineaux » mis en scène par Pieter de Buysser, la question du chœur est portée par une seule interprète.

Dans ce spectacle, la foule est en soi, et le récit des voix multiples déchire la conscience, ouvre des failles dans l’âme, répare l’intime aussi.
Le chœur ici, fait cœur. Autour de l’interprète l’on voit fondre – à la chaleur du récit et des éclairages de la scène du théâtre – une petite foule de cœurs de glace. C’est un peu comme si les humanités insensibles qui parcourent le récit se laissaient peu à peu atteindre par la jeune interprète.
L’histoire ici racontée est celle d’un jeune homme en prise avec une révélation trop grande pour les autres et impossible à transmettre, à la manière d’un Ernesto dans « la pluie d’été » de Duras. Le jeune homme est comme atteint par un trop plein de vie, qu’il matérialise dans des petites pilules atomiques qui dévastent tout sur leur passage. Cette matière dont il est le porteur redonne vie, ravage d’amour, fait rire les oiseaux. Cependant ce don finit par être gâché par un voisin jaloux ou incapable de supporter la remise en cause de son existence. C’est un beau spectacle, peut-être un peu moins évident à appréhender, et qui force à une écoute véritable. Qui ne calmera pas les emballements de son c(h)œur et le flot de ses pensées ne pourra pas être atteint, touché, réchauffé… et il restera de glace.

Enfin « la meute » mis en scène par Nathalie Béasse semble réaliser au mieux les ambitions de ce parcours sur le chœur.
En effet, la metteure en scène réussit le tour de force de nous présenter un bout d’humanité et d’amener le public à se faire sentir partie du chœur lui-même.
Elle travaille avec des amateurs, mais jamais aucun signe d’amateurisme ne viendra perturber la force du spectacle ni sa limpidité. Au contraire, la metteure en scène parvient à faire littéralement « vivre » les interprètes sur scène, et leur amateurisme devient une richesse. Nous voyons en effet des êtres humains au présent, dégagés de toute gangue d’interprétation, délivrés du « par cœur ». Ils se poursuivent, fuient, dansent, rient et entraînent le public dans leur rire. Nous les voyons vivre, se séparer, se regrouper. Nous les voyons être nous-mêmes, tant dans nos volontés d’indépendance que dans nos désirs de chaleur humaine. Nathalie Béasse parvient à donner concrètement une vision du chœur tel que nous le vivons chaque jour, et extirpe la choralité de la « masse ». Nous existons, ensemble et individuellement. Une conclusion idéale pour cette très belle initiative du théâtre de la Bastille.

Notre Chœur
Théâtre la Bastille

Apologies 4&5
Du 10 a 14 mai 2017
Vasistas Theatre Group
Texte : Efthimis Filippou
Mise en scène : Argyro Chioti
Avec : Evi Saoulidou, Efthimis Theou, Fidel Talamboukas
Chœur : Argyro Chioti, Eleni Vergeti, Georgina Christoki, Matina Pergioudaki, Evdoxia Androulidaki
Scénographie : Babis Chiotis
Musique et didascalie des chants : Henri Kergomar

Le rire des moineaux
Du 17 au 21 mai 2017
Texte et mise en scène : Pieter de Buysse
Avec Thalia Otmanetelba

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