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Bovary à la ligne de Tiago Rodrigues

Bovary, une pièce de Tiago Rodrigues« C’est de cette façon, dit l’avocat de l’accusation, que Charles Bovary, enfant, entre dans nos vies. » Dès la première page du roman de Flaubert : Charles, petit « nouveau » débarqué de la campagne, bredouille et s’emmêle dans son nom lorsqu’il se présente face à sa nouvelle classe de collège. Et c’est de cette façon que Tiago Rodrigues le replace sous nos yeux, après Emma, après Flaubert, avec les avocats du procès qui a accompagné la parution de son roman. Voici le « mauvais livre » au-dedans et en dehors de ses propres lignes, implorant qu’on les lise et qu’on les entende à nouveau.

Le point de départ serait l’incohérence dans la couleur des yeux d’Emma Bovary, tantôt notés bruns, tantôt bleus, puis se noircissant à chaque nouveau chapitre. Le point de départ tiendrait dans cette lumière changeante, qui change le portrait d’Emma, qui change la façon dont Charles et le monde la voit, qui change la lecture de Madame Bovary. Non, le point de départ serait plutôt le sous-titre que Flaubert a donné à son roman : « Mœurs de Province », que l’avocat de l’accusation se propose de changer à son tour. Autrement, et selon lui plus justement dit : « Histoire des adultères d’une femme de Province ». Ce point de départ conduirait donc à un autre, qui place Flaubert en son propre procès, incriminé de « délits d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Voilà Flaubert sur le banc des accusés, défendu par l’un des meilleurs avocats de Paris, se racontant par lettres à l’une de ses muses, Élisa Schlésinger, recomposant au sol les pages et les pages de son roman, écoutant son récit se réécrire devant lui.

Voilà, le point de départ de Tiago Rodrigues serait précisément là : dans la présentation de Flaubert face à ses avocats, face aux lecteurs de son roman, face à ses personnages. Flaubert comparaît – et c’est toute son œuvre qui paraît à nouveau. Flaubert auteur devient Flaubert figure de style, si bien enfermé dans son livre qu’il en laisse s’échapper tous les principaux protagonistes. Défenses et accusations sont ainsi autant dans les mots et les gestes des avocats (éminemment littéraires, habillés d’une robe ouverte), que dans ceux d’Emma, de Charles, de Léon et de Rodolphe. Sur la scène, il n’y a aucun juge. Flaubert est condamné en lieu et place des actes prétendus condamnables de ses personnages ; il est au centre et aux contours de son propre idéal littéraire, « homme qui n’est rien » tandis que l’« œuvre d’art est tout ».

Bovary : lignes d’initiation(s)

Il faut pénétrer dans le livre à travers ce qui est au-delà de lui : Bovary – Charles, Emma, Flaubert – « entre dans nos vies » comme nous entrons dans la sienne. Et le texte, suggère Tiago Rodrigues, doit être entendu ou entendu à nouveau avant de le lire et de le relire. Si la couleur des yeux d’Emma avait été inchangée, l’exégète aurait trouvé moins de matière à analyse, ou celle-ci aurait été bien différente. Si le jeune Charles n’avait pas bredouillé à la diction de son nom, nous aurions abordé le récit de sa vie différemment encore. Et si Emma n’avait pas souhaité devenir l’héroïne des romans qu’elle lisait, le spectacle n’aurait sans doute pas eu lieu. Car Emma était avant tout cette lectrice, des lignes de livres aux plans des rues qu’elle suivait avec ses doigts, héroïne et impuissante devant l’impuissance de l’auteur lui-même. Elle se tient ici face à lui, littérale et symbolique, s’adressant à Flaubert comme Flaubert l’a dressée dans ses pages.

La défense et l’accusation racontent le même livre, les personnages en présence incarnent les personnages du roman, mais, pour toute lecture différente (strictement littérale ou métaphorique), la réception devient elle aussi différente. Tiago Rodrigues se sert de la distance théâtrale à la fois comme introduction à l’œuvre et comme pénétration dans l’œuvre : le procès est ainsi autant affaire d’avocats face à l’auteur que de personnages face à l’auteur, et face à eux-mêmes. Emma, en transe, parcourant les degrés du texte, rejoue « félicité, passion et ivresse », cherchant à sauver le caractère qui la maintient dans la littérature. Flaubert joue quant à lui d’étonnement et de faiblesse, parfois même d’ennui, son discours sur son roman se trouvant in fine noyé par la liberté des interprétations des lecteurs et des critiques. Comme tout auteur, il l’est d’un roman qui ne lui appartiendra plus. Tiago Rodrigues fait de ce roman d’apprentissage, de cette initiation d’Emma, une initiation à la lecture elle-même. Sa scène est le livre de Bovary. Ainsi, là où Emma est condamnée deux fois – par l’arsenic, par le procès de Flaubert –, il a le génie de la faire renaître, éternelle : « Tu continueras à vivre même quand il n’y aura plus de pages. […] Tu vivras pour toujours. Comme dans les livres. »

Bovary
Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues
D’après le roman de Gustave Flaubert, sa correspondance et son procès
Avec Jacques Bonnafé, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega Fernandez
Lumières : Nuno Meira
Scénographie et costumes : Angela Rocha
Traduction française : Thomas Resendes
Crédit Photo : Pierre Grosbois
Au théâtre de la Bastille du 3 au 26 mai à 20h, relâche les dimanches, lundis et mardis, dans le cadre d’Occupation Bastille, 68 jours Tiago Rodrigues

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