Théâtrorama

Un, Deux, Trois… Soleymanlou

On retrouve une grande parenté entre Wajdi Mouawad et Mani Soleymanlou, deux auteurs et metteurs en scène québécois, qui, depuis des années sont devenus des familiers des scènes françaises et internationales. On y retrouve le même goût pour des spectacles au long cours, l’amour du pays natal – le Liban pour l’un, l’Iran pour l’autre – l’exil et le questionnement sur l’identité, espace ou thème toujours présent et qui échappe en permanence. Si « Le sang des promesses », la trilogie de Mouawad, relève de la fiction et de l’épique, « Un, Deux, trois », la trilogie de Soleymanlou appartient au registre du théâtre documentaire à la fois dans la construction et la réflexion. Autre point commun : le travail au plateau avec les comédiens.

Trois, précédé de Un et Deux de Mani Soleymanlou

Un, Deux, Trois…Soleymanlou

« Un » est né d’une commande autour d’un cycle qui proposait de « découvrir un artiste québécois issu d’un milieu culturel. » Avec surprise, Mani Soleymanlou qui avait fui l’Iran avec ses parents dans les années 80 découvre sa particularité de québécois-canadien et iranien d’origine. Le spectacle prévu pour être joué une seule fois l’a finalement été deux cents fois !

« Deux », le second volet est né d’une prolongation du jeu : confronter son identité tricotée par des morceaux de pays différents avec un québécois de « souche ». Il travaille alors avec le comédien Emmanuel Schwartz. L’exercice s’avère tout aussi paradoxal. Confrontant la thèse de l’identité de l’étranger à l’antithèse du québécois de souche, la notion identitaire se révèle tout aussi fuyante et contradictoire qui parvient à deux visions restreintes et à un cul-de-sac.

Jamais deux sans trois

Et comme il n’y a pas de deux sans « Trois », sous ce titre est né le troisième volet joué avec 36 comédiens de tous horizons, débutants et professionnels confirmés, québécois et français venus à leur tour se coltiner à ce concept bizarre qui, loin de conduire à une définition commune débouche sur la confrontation et une définition encore plus mouvante.

Dans les trois volets du spectacle, le dispositif scénique est toujours le même : 7 rangs de 7 chaises vides. Dans « Un », Mani Soleymanlou, seul au milieu des 49 chaises vides, se souvient et raconte pêle-mêle l’Iran de son enfance, l’arrivée en France, puis à Toronto, Ottawa et finalement Montréal. Comment circonscrire son identité et parler d’un pays d’origine dont on se souvient à peine ? Cette recherche du « moi perdu » revient à parler d’une identité multiple qui réunit en lui l’iranien, le français, le québécois. « Un » se termine sur le constat qui fait dire à Souleymalou « qu’il est immigrant d’un pays qui n’est pas un pays, mais un monologue » qui le confronte à une identité à la fois vide et riche de tous les possibles.

Trois sur impros

Trois, précédé de Un et Deux de Mani SoleymanlouDans « Trois », la parole se trouve confrontée à celle des autres et crée une dynamique sociale différente. Le texte s’est construit à partir d’improvisations et de consignes envoyées à l’avance aux comédiens : « Dans quelle ville es-tu né ? » « Te sens tu représenté dans la communauté française ? »… Le ton se fait plus polémique, les thèmes proposés soulignent les contradictions voire les oppositions. La scène devient le paradoxe de la société, un terrain d’interrogation où les individus tentent de trouver un sens commun, qui débouche sur la notion de pays. La scène devient le miroir de la salle et souligne ainsi les différences entre le Québec et une France qui baigne actuellement dans des discours identitaires parfois violents.

La discussion s’enflamme sur le plateau et le questionnement cathartique surgit au niveau des spectateurs. Chaque comédien qui vient expliquer ses origines de France ou d’ailleurs devient un monde à part entière interroge chacun sur la scène ou dans la salle. Car même si je suis un (e) Français(e) de souche, comment puis-je échapper au racisme dont Slim ou Ahmed est victime ? Comment puis-je ignorer le gouffre identitaire vers lequel le monde glisse ici ou là ? Loin d’une rhétorique ennuyeuse, le triptyque de Soleymanlou nous extirpe de notre zone de confort et nous oblige avec humour à constater nos étrangetés, nos paradoxes et nos refus. Un spectacle de salubrité publique qui nous aide à « faire homme en nous ».

 

Trois, précédé de Un et Deux
Texte Mani Soleymanlou (en collaboration avec les interprètes)
Mise en scène Mani Soleymanlou
Assistant à la mise en scène et régie Jean Gaudreau
Avec Mani Soleymanlou, Emmanuel Schwartz
Et par ordre alphabétique Gustave Akakpo, Jean Alibert, Loïc Bernard-Chabrier, Nil Bosca,Marguerite Bourgoin, Marco Collin, Anissa Daaou, Geoffrey Dahm, Judith Davis, Emmanuel De Chavigny, Noémie Durantou Reilhac, Jean-Baptiste Foubert, Didier Girauldon, Nina Klinkhamer, Jocelyn Lagarrigue, Constance Larrieu, Denis Lavalou, Dominique Leclerc, Julien Lewkowicz, Maïka Louakairim, Agathe Maneray, Jean-Moïse Martin, Matthieu Mintz, David Nguyen, Karine Pedurand, Néphélie Peingnez, Samira Sedira, Laetitia Somé, Elkahna Talbi, Kevin Tussidor, Frankie Wallach, Miléna Wendt, Hichem Yacoubi.
Conception des éclairages : Erwann Bernard
Conception sonore : Larsen Lupin
Regard extérieur sur « Deux » Alice Ronfard
Soutien dramaturgique sur « Trois » Gustave Akakpo
Collaborateurs Catherine Desjardins-Jolin, Caroline Ferland, Béatrice Gingras, Catherine
La Frenière, Xavier Inchauspé
Durée du spectacle : 4 h avec 2 entractes
Crédit photos : Agathe Poupeney

Vu au Théâtre de Chaillot à Paris

Du 25 au 29 avril au Tarmac

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