Théâtrorama

Au début, on se prépare comme pour un marathon. 9 h de spectacle assis dans un fauteuil, ça fait peur, ça excite, ça inquiète. Au bout de 11 h de présence dans le théâtre de Chaillot, il reste cet éblouissement de la performance, cet émerveillement devant la générosité des comédiens dont l’énergie ne retombe jamais d’une pièce à l’autre et puis l’émotion spontanée de plus de 500 personnes qui se lèvent ensemble pour saluer la fin de la trilogie de Wajdi Mouawad pour une ovation de plus de 20 minutes.

Littoral, Incendies et Forêts représentés comme une continuité donnent la mesure du cheminement intérieur de leur auteur. Le voyage, la rencontre et le questionnement sur soi où les vivants recrutent les morts pour mieux chanter la vie. Au début de chaque pièce, il y a toujours la mort de l’origine, celle d’un père ou d’une mère qui jette le chaos dans la vie de leur descendance. D’une pièce à l’autre, il y a aussi ces promesses que l’on se fait à soi-même ou que l’on fait aux autres et qui restent là dans la tête, dans le cœur et comme l’enfance, se transforment en «  un couteau planté dans la gorge ». La question est lancinante dans l’œuvre de Mouawad. Qu’est-ce qu’une promesse et à qui la fait-on ? De quelle façon une promesse non tenue engendre-t-elle le désordre et enchaîne-t-elle l’individu d’une génération à l’autre ?

crédit photo Jean-Louis Fernandez

D’une fidélité à l’autre
Nous sommes solidaires des autres, que ces autres appartiennent à notre famille, à l’histoire de nos pays d’origine ou de façon plus large au monde dans lequel nous vivons. Comme Wilfrid (Littoral), Nawal (Incendies) ou Loup (Forêts), nous restons fidèles de façon inconsciente à ces autres qui nous mettent au monde ou traversent notre vie, nous heurtant aux ténèbres pour révéler ce qui est caché, tentant désespérément de trouver la lumière et l’apaisement à défaut de paix intérieure. Comme Jeanne et Simon dans Incendies, nous partons sur les traces du passé pour défaire les enchevêtrements. Se défaire de l’enfance revient à ouvrir des possibles. Sur le chemin et comme dans les contes, les guides existent pour rappeler les promesses à tenir. Qu’ils s’appellent Chevalier de Guiromelan (Littoral), qu’ils soient notaire (Incendies) ou paléontologue (Forêts), ce sont les médiateurs et les garants de l’accomplissement des promesses et de la fidélité à soi-même.

crédit photo Jean-Louis Fernandez

Et puis restent dans la tête les images fortes d’une mise en scène qui assume la naïveté, la poésie et le lyrisme et débordante de trouvailles originales, comme cette image de la mort qui danse avec le rêve (Littoral) ou ces naissances symbolisées juste par la présence d’un escabeau entre les pieds duquel surgit l’enfant. Mouawad travaille à partir de l’énergie des acteurs et comme Peter Brook, il privilégie l’espace vide où circulent des objets qui se transforment au gré de l’imagination. Un balai, une guitare deviennent la perche et la caméra d’une équipe de cinéma (Littoral) ; quelques filins en travers de la scène nous transportent dans une forêt et dans la cage de fauves (Forêts) – on peut signaler ici l’humour du metteur en scène qui ignore la superstition consistant à éviter de mettre des cordes sur une scène –  ou une simple toile déroulée sur la scène nous fait passer de l’intérieur à l’extérieur (Incendies).

Les situations sont tragiques, mais l’humour nous ramène sans cesse vers la vie, jouant sur le raccourci des situations. Par exemple Wilfrid dans Littoral qui apprend la mort de son père alors qu’il fait l’amour avec une fille et qui « éjacule d’une sonnerie de téléphone ». Malgré la douleur, les meurtres, la déflagration et le chaos engendré par les guerres, Mouawad nous rappelle sans cesse cette nécessité d’aimer pour ne pas donner raison à la folie des hommes.

Au bout de onze heures, nous sommes allés au Liban, en France, au Québec, nous avons traversé des déserts, des villes et des océans, nous avons rencontré Sabbé, Amé, Wilfrid, Aimée, Luce , Sawda et le chevalier de Guiromélan et même Antigone. Nous sommes passés de l’autre côté d’un miroir qui nous renvoie vers nous-mêmes, vers les recoins cachés de notre propre histoire, condamnés à cet « étrange chagrin (…) pour tenter de résoudre l’équation de notre existence ».

Au bout de ces onze heures, comme Loup, Simon ou Jeanne, nous avons l’impression que l’horizon s’est dégagé, mais qu’il est effrayant de grandeur et de profondeur. Malgré les anéantissements, les horreurs, les petitesses dont il rend compte, ce théâtre-là choisit de nous offrir le monde et nous choisissons de le prendre.

[slider title= »INFORMATIONS & DETAILS »] La trilogie: Littoral, Incendies, Forêts (site web)
Texte et Mise en scène : Wajdi MOUAWAD
Scénographie : Emmanuel CLOLUS
Du 8 au 19 Septembre 2010
En alternance

Théâtre national de Chaillot
1 Place du Trocadéro
75116 Paris
Réservations : 01 53 65 30 00[/slider]

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