Théâtrorama

Comme à chacun de ses spectacles, on ne sort pas indemne de ce cabaret « varsovien » proposé par le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski.

4H40 durant, une vingtaine de comédiens, danseurs, chanteurs et performeurs nous entraînent à leur suite dans leur univers foutraque, à l’humour décapant dans un spectacle iconoclaste qui s’étend des années 30 à nos jours. Considéré comme un rénovateur du langage théâtral de la scène européenne, Krzysztof Warlikowski a eu les honneurs de la cour d’honneur du festival d’Avignon en 2009. Ses spectacles se caractérisent par une audace à vif qui interroge les limites du théâtre et secoue la relation avec le spectateur.

Porté par des comédiens exceptionnels par leur énergie, leur engagement physique et leur sincérité, « Kabaret warszauski » est le résultat de l’adaptation de la pièce de John Van Druten « I am a camera » qui a inspiré la comédie musicale « Cabaret » et de « Shortbus », le scénario du film de John Cameron Mitchell, auxquels viennent se greffer d’autres matériaux littéraires. La première partie se déroule dans les années 30, dans l’Allemagne pré-nazie, alors que la seconde se déroule de nos jours avec en toile de fond les attentats du 11 septembre 2001.

Le cabaret, un lieu de l’utopie
En choisissant de donner à son spectacle la forme d’un cabaret, Warlikowski s’affranchit à la fois du fil narratif et de l’intrigue. Ce qui domine dans son spectacle, c’est la liberté, la fantaisie, mais aussi la possibilité de faire de ce lieu, un espace de rencontre, d’échange et de distraction. Loin de s’enfermer dans ce qui a été, Warlikowski crée la rencontre, joue le croisement, voire le heurt entre les catastrophes qui jalonnent l’aventure humaine. Son cabaret se situe dans cet entre-deux, devenant un îlot d’utopie où chacun serait libre d’être ce qu’il est, homme, femme, homo ou transsexuel.

Dans la première partie, on retrouve les personnages du film « Cabaret » : Sally Bowles, Chris, l’écrivain amoureux de Sally, mais loin de l’esthétisme hollywoodien, Warlikowski joue sur le côté minable du cabaret avec ses vieux artistes fatigués, leurs numéros usés et leurs propos antisémites décomplexés. Dans cet univers de fin de siècle, Sally Bowles est une lumière qui attire, mais qui ne manquera pas de s’éteindre, faute d’ouverture et de refus des conventions.

Dans la seconde partie, Warlikowski évoque les changements radicaux de la société, notamment depuis les attentats du 11 septembre. S’appuyant sur une utilisation originale de l’image, Warlikowski abolit les frontières de toutes sortes : entre la scène et la salle, le masculin et le féminin, le beau et le laid…L’intimité de la sexualité s’étale sur la scène, mais sans aucune vulgarité en dépit de la crudité de certains propos. Elle sert de base pour interroger une identité en mutation. Dans un déchaînement du mouvement, du son et de l’image, les artistes renouent avec les rites dionysiaques du théâtre antique, abolissant la séparation entre la scène et la salle, ils deviennent des passeurs entre hier, aujourd’hui et demain.

D’une façon provocante, Warlikowski pose les questions qui fâchent et met en scène des personnes que leur sexualité connote comme « déviants », dans un pays encore influencé par le catholicisme conservateur, le fantôme du communisme et l’antisémitisme. Refusant le vieux modèle ou un modèle qui viendrait d’ailleurs, Warlikowski tente d’ouvrir d’autres chemins possibles.

Dans un monde de plus en plus étroit, face à la montée des populismes de tout poil qui stigmatisent tel groupe ou tel autre, Warlikowski et les artistes du Nowy Teatr télescopent les époques et les lieux en faisant un théâtre exigeant dont on ressort optimiste, malgré les catastrophes qu’il rappelle. Comme un espace à part, un cabaret composite qui se fait à la fois refuge contre les brutalités du monde et lieu privilégié d’une expression libre et tolérante.

Kabaret Warszauski
Adaptation de Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczyński, Szczepan Orlowski
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
Chorégraphie : Claude BARDOUIL
Avec Claude Bardouil, Stanislawa Celińska, Andrzej Chyara, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Bartosz Gelner, Wojciech Kalarus, Redbad Klijnstra, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostaszewska, Piotr Polak, Jacek Poniedzialek, Magdalena Poplawska, Maciej Stuhr
Musiciens : Pawel Bomert, Piotr Maslanka, Pawel Stankiewicz, Fabian Wlodarek
Durée : 4 h 40
Crédit photo: Magda Hueckel

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