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Avant toutes disparitions

Avant toutes disparitions de Thomas LebrunEntendre ces mots de Thomas Lebrun, au seuil de sa nouvelle pièce : « […] dans la danse se succède une multitude de lieux qui nous sont communs et qui prennent corps ». En quittant ces lieux, se souvenir d’autres mots, de Bachelard cette fois, citant les vers d’un poète : « Je suis l’espace où je suis. » Et poursuivre dans ces nuances de temps et d’état offertes par le titre, Avant toutes disparitions, c’est-à-dire, avant qu’une trace ne devienne une trace et qu’une histoire ne devienne une histoire.

Sur un rectangle de sol, sur une ligne de corps, une mémoire cherche à se loger, témoin d’un présent irrécusable. Tout commence avec cette nouvelle hypothèse de scène : c’est une figure verte superposée à l’habituel fond noir. Ce rectangle, ce centre, est embrassé par le passage de deux amants en danse, deux amants de la danse, Odile Azagury et Daniel Larrieu. On les croirait occupés à une célébration, pris in medias res à sanctifier une herbe symbolique, entamant une chorégraphie serrée, et déposant des fleurs de ligne en ligne, de proche en proche, puis en coin. Ils suggèreraient une naissance par le bourgeon, une renaissance par les indices de vie qu’ils accumulent – repeuplant la terre par les fleurs comme Deucalion et Pyrrha par les pierres –, ou bien indiquant à chaque nouveau pas l’endroit d’une stèle, et d’un trépas.

Ils ne semblent nullement dérangés par la frise de danseurs tantôt paralysée tantôt mouvante qui s’attache elle aussi à garnir cette terre « commune et qui prend corps ». Elle apparaît en seconde image qui jamais ne vient se mêler à la première, confinée à l’arrière-scène. Sur ce bandeau architectural, à travers ce cortège surgissant et évanescent, comme un instantané couleur sépia, une image passée, le lieu choisi pourrait être une zone de mémoire. Tous exécutent dans des tenues datées les mêmes gestes tantôt tétanisés tantôt libérés. Cela semble sans fin, comme souvent chez Thomas Lebrun : un passé dialogue avec un présent, « sans être obligé de raconter », prévient le chorégraphe, même s’il se risque à la nécessité des mots.

Et ces mots entendus se fient aux mêmes lignes et aux mêmes courbes qui évoluent, solitaires, en duo, puis en groupe. Ils parlent de l’autre : « enfant », « mère », « amants », « compagnon ». Ils parlent de corps : « pied », « main », « ventre », « cou », « poitrine ». Les danseurs se bouchent les oreilles et se voilent les yeux. Jusqu’à ce que tous finissent par s’assembler sur un tableau collectif et itératif, que les générations se rejoignent, que l’« ici » et l’« ailleurs » se fassent « maintenant. »

Avant toutes disparitions: danse puis s’efface

Il importe que ce rectangle de sol appartienne à l’ordre du vivant. C’est une prairie qui respire autant que les danseurs qui la foulent, et qui devient odorante dès lors qu’ils la piétinent avec force. Elle est aussi soumise à l’éclipse qui l’attend, et qui les attend tous – enfants et parents, unis ou désunis, captés dans une photographie ancienne et référentielle ou bien hypothétique et finalement impossible. Autour d’eux, des bombardements soulignent des cris muets et des peurs qui finissent par exploser alors que les corps commencent à chuter. Peu après, tous esquisseront au ralenti des danses connues d’époques folles et insouciantes, rattrapés par un tempo inévitable qui les conduira à une transe bestiale.

Avant toutes disparitions : c’est-à-dire avant que tout puisse à nouveau se répéter. Comme toujours dans les chorégraphies de Thomas Lebrun, le rassemblement est synonyme de crescendo. Les gestes du second tableau reprennent ceux du premier en les amplifiant, comme le duo initial se mue en quatuor, et comme l’ensemble, tout d’abord écarté, a tenté de faire corps en évaluant les distances et les indices de reconnaissance entre individus.

Si le retrait et l’effacement final paraissent tragiques car ils reformulent sans cesse des cérémonies d’adieu, ils sont néanmoins la preuve d’un cycle imparable. Celui-ci permet de sauver voix, images et gestes, qui se trouvent dès lors saisis par la mémoire et qui se retrouvent transformés en souvenirs. Aussi Thomas Lebrun ne voudrait-il raconter nulle histoire, essaimant plutôt des instants suspendus sur son lieu « d’avant », sa terre de passage et de transport.

Avant toutes disparitions
Chorégraphie : Thomas Lebrun
Avec Odile Azagury, Maxime Camo, Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin, Daniel Larrieu, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Léa Scher, Yohann Têté et Julien-Henri Vu Van Dung
Lumières : Jean-Marc Serre
Son : Mélodie Souquet
Costumes : Jeanne Guellaff et Thomas Lebrun
Crédit Photo : Jean Couturier
Au Théâtre National de la Danse de Chaillot du 17 au 20 mai 2016 puis en tournée

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