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Ajax-cabaret de Wajdi Mouawad

Ajax-cabaret de Wajdi MouawadAjax-cabaret en scène… Cabaret : étymologie floue. Ordinairement, « petite pièce » ou « avant-toit », c’est-à-dire : « toit en saillie », image d’une structure jaillissant avec force et impétuosité. Le cabaret de Wajdi Mouawad, comme le héros de Sophocle dans lequel il prétend puiser toute sa fougue, accole des morceaux d’Ajax tel qu’en lui-même, et tel qu’il résonne en nous dans sa chute violente, dans son aveuglement et dans les doutes qui l’envahissent. Athéna avait ordonné de sortir le condamné de sa tente ; le voici donc nu face à nous, à recouvrer le cercle sans fin de sa tragédie.

Avant qu’Ajax, en Prométhée enchaîné, en Atlas portant les matières lourdes du monde sur ses épaules, en cadavre de Cerbère qui se transmet bientôt de bras en bras, n’entre en scène, il n’est que voix et requiem, dolorosa – lacrimosa. Des images sensibles, naissant sur fond noir, préparent l’arrivée de l’encordé. Avec elles, c’est à la fois la douleur universelle du mythe et une souffrance intime qui apparaissent également. Comme dans la tragédie de Sophocle, les crimes et les illusions des crimes ont déjà été perpétrés. Ajax le reclus n’en a pourtant pas fini : il n’a pas fini de se construire des remparts, pas fini d’être « frappé par un ouragan de folie », pas fini – dans les textes antiques – de discuter avec les dieux, et pas fini – dans l’écho contemporain, et autobiographique, que Wajdi Mouawad donne à son poème – de discuter avec le père, ses tempêtes et ses secrets.

Son abri de pierres d’hier est devenu un bouclier fait de mots d’aujourd’hui. Alors le héros déchu cherche : il cherche des livres entre les murs de son appartement, des mouvements d’enfance surgissant du royaume de l’invisible, de l’ordre dans la confusion, une identité à construire dans les gravats à ses pieds, et des indices de vie dans l’effondrement. Par bribes, par numéros d’un cabaret parfois chaotique, il redonne à sa mémoire la puissance des gestes et sonde tout ce qu’il a laissé là, en-dessous, dans les débris et les ruines de son enceinte.

Ajax-cabaret, de la culpabilité de Sophocle à la déchirure de Mouawad

Ajax-cabaret de Wajdi MouawadAjax sur sa rive ou prêt à se suicider, tout entier fait de nuit et lui obéissant, est un être déchiré, un « vase fendu » qui ignore la peur mais qui « doute de tout ». Et c’est précisément de ce doute, de cette incompréhension qui a mené à sa propre condamnation – pourquoi les armes du défunt Achille ne lui reviennent-elles pas ? – qu’a pu naître sa tragédie. Ajax est à terre, en cage, lavé, statufié. Après lui, en lui, le mythe se répète à chaque nouvelle humiliation et à chaque nouveau conflit.

Entachée par la même violence que celle contenue dans le récit originel, la scène de Wajdi Mouawad, dans Ajax-cabaret, est une ouverture à la fois sur la mémoire et sur la présence, ainsi que sur la désraison menant aux « dérives du pouvoir ». Le plateau lui-même fendu dévoile des maîtres de cérémonie venant faire leur numéro, postes de radio ou de télévision, portes vers un passé pas si lointain, téléphone portable ou papier de presse quotidienne, portes vers un passé qui nous rattrape. « La tragédie grecque, c’est maintenant », dit l’un dans un accent québécois. « Ajax, c’est maintenant », répond l’autre dans un accent libanais. Et chacune de leurs phrases commente le mythe ancien et ses accents modernes, émaillé par des spots publicitaires, des vidéos de bêtes assoiffées, l’apparition de Dark Vador – autre héros qui a succombé à sa propre colère, comme Ajax –, des combats en ombre chinoise et in situ, des scènes d’humiliation, ou encore des références au conflit libanais.

Poursuivant le poème de Sophocle, poursuivant le poème de Robert Davreu (traducteur de l’œuvre du dramaturge grec, disparu il y a peu avant d’avoir pu mettre un terme à ses travaux), Wajdi Mouawad, dans Ajax-cabaret, ne réécrit pas Ajax, mais s’en sert pour s’écrire à travers lui : « écrire soi-même », dit-il, pourrait revenir à « s’écrire soi-même », dans le truchement du mythe. Il s’agit donc d’offrir ce nouvel avant-toit, de donner ce cabaret, à Ajax : il s’agit de le placer sur une scène toute personnelle. Une scène nourrie d’illusions et de « comme si », d’humour lourd et burlesque, de révélations, dont chaque entaille, souvent profonde, apporte une déflagration dans les codes de la tragédie.

Ajax-cabaret
De Wajdi Mouawad
Dans le cadre du Dernier jour de sa vie, trois pièces d’après Sophocle (Ajax, dans la traduction de Robert Davreu / Inflammation du verbe vivre et Les Larmes d’Œdipe, éd. Leméac Actes Sud papiers)
Avec Jean Alibert, Nathalie Bécue, Jérôme Billy, Victor de Oliveira, Bernard Falaise, Jocelyn Lagarrigue, Patrick Le Mauff, Igor Quezada
Assistance à la mise en scène : Alain Roy
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Eric Champoux
Son : Michel Maurer
Vidéo : Wajdi Mouawad, Dominique Daviet
Costumes : Mylène Chabrol
Crédit Photo : Pascal Gély

Au Théâtre National de la Danse de Chaillot du 26 mai au 3 juin 2016

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