Théâtrorama

Les Années mis en scène par Jeanne Champagne

Jeanne Champagne poursuit son compagnonnage avec Annie Ernaux et signe avec Les Années un spectacle d’une rare poésie où la nostalgie ne laisse jamais place à la mélancolie.

Un promontoire blanc occupe l’espace central du plateau. Un tableau d’écolier et un vieux microphone l’entourent. C’est cet aire de jeu(x) que Denis Léger-Milahu et Agathe Molière vont faire vivre avec une énergie communicative. Tour à tour père et fille, jeunes amoureux, professeur et élève, ils vont chanter et jouer un monde qui n’est plus (les années d’après guerre jusqu’aux années 70) mais qui a construit les temps qui sont les nôtres.

« La mémoire des autres nous plaçait dans le temps »

Rien de tel que des objets du quotidien pour évoquer un passé révolu. Ici, la scène devient musée du banal, de tout ce qui passe, se casse. De cet objet que l’on a remisé au grenier ou à la cave et qui ne manque pas de nous étreindre lorsqu’on le retrouve. Les objets inanimés ont donc une âme, si l’on veut répondre à la question du poète : lecteur diapo, réclames radios chantées, jouets d’enfants. Ici encore, il n’est question de nostalgie que pour dire aussi que le temps qui a passé a libéré les êtres de bien des contraintes. Ce, sans jamais tomber dans un oubli des méfaits d’une course effrénée vers le consumérisme.

Au delà des objets, c’est toute une culture qui est convoquée par des chansons (Fleur de Paris, Etoile des Neiges, la musique jazz), par des films (Et Dieu créa la femme). On évoque aussi bien Le Corbusier que Simone de Beauvoir. Et par cette toile de références qui se tisse, on voit comment cette petite fille issue d’un milieu plus que modeste, taiseux et pétri d’empêchements religieux et sociétaux, va devenir une jeune femme pensante et libre. La culture, l’amour de la littérature, n’est pas un divertissement mais bel et bien un levier d’émancipation.

De la vie privée et de l’Histoire qui se fait

Les Années, suspension dans le tempsLe jeu d’Agathe Molière force ici le respect. D’une petite fille qui aime les bonbons et apprend à lire elle se fait jeune adolescente fan des yéyés qui lit les Copains d’abord, allongée sur son lit au son d’un transistor. Puis elle se fait femme, étudiante, épouse et mère. Son corps semble se transformait sous nos yeux, s’épanouir, prendre forme.

De ce parcours, au fond si classique, on ose écrire banal, les trois passeuses que sont Ernaux, Champagne et Molière, font un parcours original. Au fond, toutes nos vies se ressemblent mais nous en sommes les héros et les héroïnes. Si l’on s’amuse beaucoup pendant le spectacle, à l’évocation de certaines anecdotes ou saillies de l’auteure, il n’en demeure pas moins vrai que l’on est bouleversé par l’émotion à l’évocation de la guerre d’Algérie, des massacres et des attentats, mais aussi des avortements clandestins, du manifestes des 343. La vie privée et l’Histoire se rencontrent, non pas dans une posture mais dans une incarnation, au sens propre du terme.

Les Années, est un spectacle en suspens dans le temps, un petit moment de grâce, de joie, de tendresse et de poésie. En ces temps si sombres, on ne peut que se réjouir de sortir le sourire aux lèvres du théâtre en fredonnant un air d’antan. Puis soudain, et c’est la toute la force de ce théâtre que construit Jeanne Champagne, on se souvient que nous aussi faisons partie d’un temps qui sera ancien avant longtemps.

Les Années
D’après Annie Ernaux
Adaptation et mise en scène : Jeanne Champagne
Avec Denis Léger-Milahu et Agathe Molière et la voix de Tania Torrens
Scénographie : Gérard Didier
Lumières : Virginie Watrinet
Son : Bernard valléry
Vidéos : Benoit Simon

Vu au Festival d’Avignon

Plus d’infos sur les dates de tournée sur le site de la compagnie

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