Théâtrorama

Il a fallu quatre ans pour que Betrayal, créée en 1978, se joue sur la scène française. Au théâtre Montparnasse, les traîtres et trompés étaient alors Caroline Cellier, André Dussolier et Sami Frey. Plus de trente ans plus tard, celle qui demeure l’une des pièces les plus célèbres d’Harold Pinter entre enfin au répertoire de la Comédie-Française, portée par la grâce sauvage de Léonie Simaga, prise entre les filets du duo d’amis / ennemis Laurent Stocker et Denis Podalydès, et mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia.

Neuf scènes pour une naissance avortée à peine énoncée : tel est le coup de génie de Pinter qui, annonçant séance tenante la mort dans l’œuf de l’intrigue de sa pièce, bouleverse les codes théâtraux et exige que l’attente soit portée ailleurs. Trahisons est le récit implacable, silencieux et elliptique, d’une catabase. D’emblée, la tête est déjà écimée et il faudra revenir sur les lieux de l’essoufflement, les liens en train de se rompre, et prendre le temps, à rebours, de nouer à nouveau instants, gestes et mots entre eux.
Trahisons (c) Cosimo Mirco Magliocca_ND35009
Ils sont trois à reculons, mais rarement trois en scène. Trois couples déjà à découvert : les mariés, les amants, les amis, presque tous traîtres, presque tous trahis. Au premier angle du triangle décomposé, Léonie Simaga incarne une Emma-Pénélope, jouant symboliquement avec les fils d’une pelote de laine. Depuis combien de temps trompe-t-elle Robert, son mari d’éditeur campé par un Denis Podalydès débraillé et éméché à souhait, avec Jerry, explosif Laurent Stocker ? Depuis combien de temps Robert est-il au courant? Et depuis combien de temps croient-ils tous maintenir les fils de cette fausse illusion ?

Aux non-dits, Harold Pinter a toujours préféré l’équilibre à chercher dans les révélations. Et à un triangle bancal, la rectitude du carré qui tait les subterfuges. C’est à cela que rend hommage la mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, qui accumule les fenêtres comme autant de tableaux dépouillés et intimistes, et les secondes scènes sur scène – le décor de François Devineau, fait de rideaux, paravents, bibliothèques et éclairages en diagonale, rétrécie les champs de vision et oblige ainsi les jeux de miroirs et de mises en abyme.

Du printemps 1977 à l’hiver 1968, un irrémédiable tisse et détisse ce qui a déjà eu lieu et qui émerge une nouvelle fois, du dehors de scène, se répétant comme ce faux accent italien d’un garçon de restaurant (formidable Christian Gonon qui vient compléter le carré), ces hiatus de quelques notes de guitare, ou encore ce refrain bégayant le blues d’un « anti-café ».

Les échanges – à l’image de ceux d’une partie de squash entre les deux amis – s’endiablent en sens inverse et le sommet s’atteint par decrescendo, pour mieux s’attarder sur les failles et creuser toujours un peu plus dans les rouages de drames personnels et passionnés.

Trahisons d’Harold Pinter (trad. d’Éric Kahane)
Mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Christian Gonon et Léonie Simaga
À la Comédie-Française – théâtre du Vieux-Colombier
Du 17 septembre au 26 octobre 2014
Crédit photo: Cosimo Mirco Magliocca / coll. Comédie-Française

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