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La Mer, sombre éclaircie d’Edward Bond

LA MER -Edward Bond a fait de la mer un personnage aux « cheveux gris », un réel des fonds marins, un monstre d’une violence vénérienne, tantôt « pénétrant et faisant fondre les viscères » de tous ceux qui l’approchent, tantôt les « rejetant ». Pour la Comédie-Française, Alain Françon, qui a tant contribué à introduire l’œuvre du dramaturge anglais en France, lui donne la figure d’une inquiétante étrangeté, soutenue par une direction d’acteurs incomparable. Cette mer, à la fois lame et miroir tragicomiques, perfore tableaux, êtres et âmes par incises tumultueuses.

La tranche de la mer d’Edward Bond ne quitte aucun des tableaux, éclatant dans sa pleine présence, ou son déferlement venant se loger en chacun des dix-sept personnages que compte la pièce. En ouverture, sur la plage de la petite ville anglaise de Suffolk, elle fauche et avale les discours et les corps de quelques hommes face à elle. Willy perd son ami englouti par les flots, sous l’œil aliéné de Hatch qui refuse de les aider, les prenant pour des envahisseurs venus de l’espace. Aux tableaux suivants, dans la boutique de textile de ce dernier puis dans l’intérieur de l’appartement bourgeois appartenant à la despotique Mrs Rafi, elle vient symboliquement parachever les lignes de main des personnages en les transformant en paire de ciseaux, en aiguisant leurs propos, puis en détournant leur esprit de la raison pour les conduire à la folie ou à la tyrannie.

Détournant des scènes de mythes et de légendes, tous se rêvent en Orphée ou en Eurydice (Mrs Rafi et sa cour de villageoises), en ermite nihiliste (Evens) ou encore en vedettes d’affiche (Mrs Tilehouse, figurante tout en minauderies cocasses aspirant sans en avoir l’air à détrôner Mrs Rafi). Tous voudraient détenir les secrets des illusions, des mensonges et de la vérité, mais leur unique déversoir restera Narcisse : maudits, révoltés, finalement pathétiques, souhaitant s’ajuster à la mesure d’un monde bien trop grand pour eux, tous sont à la fois des enfants de la mer et les reflets exacts de sa tourmente. C’est à elle que reviendra le tout dernier mot de la pièce, tombant comme un couperet sur la tirade finale.

La mer, ce tissu du monde

LA MER -Les embruns d’Edward Bond, envisagés dans une balance qui penche d’un côté ou de l’autre par la seule force de la nature toute-puissante, disent autant des décors que des personnages. Elle déferle en avant-scène, cette mer résonnante, dans toute son opacité et dans toute sa transparence, sur un grand écran conçu par Jacques Gabel qui étend autant ses vagues apparentes que ses remous intimes – on croirait par endroits qu’elle respire de tous ses organes, voire qu’elle se diffuse par ramifications. La mer autour de ce microcosme est comme en lui : elle ne délimite rien, ne se situe ni du côté de la vie, ni de celui de la mort. Elle l’embrasse tout à fait. Le lieu, « côte Est de l’Angleterre », n’est donc ni un huis clos reculé et asphyxiant ni une immensité perdue et non référentielle. Quant à la date, « 1907 », elle convie à un tout autre borborygme : à chaque battement de vague, ce sont des bombardements qui retentissent.

À travers la mer, autre chose bouillonne et déferle. La pièce d’Edward Bond se situe à l’endroit précis d’un abîme, qui se dévoile peu à peu à travers toute une série de mises en abymes. Ainsi, sur la falaise, au cours d’une cérémonie d’enterrement mi-rocambolesque mi-grotesque, l’onde convoque des sources littéraires et allégoriques inépuisables. Elle charrie l’amour et la mort à travers des scènes romantiques (faisant par exemple de Willy ce portrait de solitude face à la mer, et de Rose la veuve éplorée de Colin, qui finira par s’ouvrir à nouveau à l’amour et à l’horizon), ou réalistes (Alain Françon choisit souvent de placer les personnages sur une seule ligne, suivant le dessin d’une frise qui peut rappeler les grands formats de Courbet, ou bien épars sur tout l’espace de la scène, comme des sédiments échoués).

Prétexte, la mer renvoie également à l’art et à la création. Mrs Rafi, menant à la baguette son « petit théâtre », ordonne en effet à qui veut bien l’entendre de « créer l’espace » et de « songer à être artiste » ; plus loin, dans son délire, Hatch, le marchand de textile pour lequel « il faut tout une vie pour connaître l’art du tissu », ne fait-il pas son possible pour rapiécer métaphoriquement le monde ? Et, encore plus loin, on recouvrira le piano d’une toile qui se fait linceul, enjoignant de se rallier à nouveau à la vérité. Mais cette vérité-là s’ouvre, nous dit Edward Bond, sur un siècle de barbarie. Il lui appartient alors de sortir du tragique par ce qui reste du privilège de l’imagination.

La Mer
D’Edward Bond, nouvelle traduction de Jérôme Hankins (texte publié chez L’Arche éditeur)
Mise en scène d’Alain Françon – entrée au répertoire
Scénographie de Jacques Gabel
Avec notamment Cécile Brune, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Hervé Pierre, Adeline d’Hermy, Jérémy Lopez… et les élèves-comédiens de la Comédie-Française
Costumes : Renato Bianchi
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique originale : Marie-Jeanne Séréro
Son : Léonard Françon
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : David Tuaillon
Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Dans la salle Richelieu de la Comédie-Française, en alternance du 5 mars au 15 juin 2016, matinée à 14h, soirée à 20h30

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