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Jusque dans vos bras – Les Chiens de Navarre

Jusque dans vos brasL’identité nationale décortiquée, disséquée, dépecée, décomposée, autopsiée par une meute de cabots qui s’exprime avec toujours autant de mordant. Jusque dans vos bras, créé en 2017 aux Nuits de Fourvière, à Lyon, offre un bel os à ronger au collectif qui donne corps à un théâtre de pulsions scéniques sans cesse renouvelées. Il n’y a qu’à aspirer la substantifique moelle de l’actualité quotidienne pour nourrir l’inspiration. Quant aux spectateurs, ils se prennent une catharsis jubilatoire en pleine poire…

Allons enfants…

La scène brumeuse transformée en espace vert et éclairée par un lampadaire incitant à la poésie, envoie aux spectateurs, qui se calent confortablement dans leur fauteuil, une vision apaisante de la France. Le calme avant la tempête, car dans ce paysage bucolique aux faux airs de paradis, l’enfer reste les autres… Surtout quand les autres ne nous ressemblent pas. Mais avant la discorde, l’unité partagée. Un coryphée yogi nous invite à une séance de développement personnel. Que chacun saisisse la main de son voisin et répète son mantra qui maintient la peur à distance… Le bonheur est dans le pré. Enfin, jusqu’à ce que le pré ne devienne un champ d’expérimentations pour chiens enragés…

Un plateau en tableaux

La satire se dessine en tableaux expressionnistes s’enchaînant dans le terrain de jeu de ce no man’s land verdoyant qui se mue en scènes de ville ou de campagne. Le burlesque s’invite au premier sketch pour annoncer la couleur. Un enterrement ampli de solennité, drapeau français sur le cercueil, dignité des invités, vêtus de noir, stationnant sous la pluie et respectant la douleur d’une jeune femme en larmes, effondrée littéralement. Une chanson des Beatles résonne dans un contraste provoquant l’émotion et faisant écho aux évènements récents et aux cérémonies officielles. Et puis, tout bascule dans une baston généralisée où l’hémoglobine s’en donne à cœur joie. Les spectateurs des premiers rangs en profitent d’ailleurs largement. Place à la dérision, aux gags un peu gras et à l’humour trash.

Maelström magistral

Il y a du belge dans cette identité française… On pense bien évidemment à la fantaisie déjantée du Raoul Collectif ou à la pièce Contrôle d’identité du collectif Boréal. Une avant-garde anticonformiste qui détricote les mailles du système pour tailler un costard aux idées bien-pensantes. Les scènes de groupe alternent avec des solos ou des duos où les personnages historiques ressuscitent dans une ambiance d’alcôve. On voit ainsi surgir  une Jeanne d’Arc bien fumante, Marie-Antoinette bien tailladée rencontrant le Général de Gaulle (le grand homme incarné en clin d’œil par Brahim Takioullah qui lui donne tout naturellement de la hauteur). De quoi faire redescendre un peu le rythme cardiaque après des saynètes épiques qui se terminent souvent en foutoir hilarant, comme la scène du pique-nique, option pack fake news, qui pousse le bouchon du racisme banalisé jusqu’à vider la bouteille, ou l’entretien avec un congolais, dérapant joyeusement, dans les bureaux de l’OFPRA. Plus on avance, moins on y voit clair dans l’identité française noyée dans la farce qui atterrit chez les irréductibles gaulois, après avoir fait un tour dans la lune, nous remettant finalement les pieds bien sur terre, en ayant fait sauter les frontières…

 

Jusque dans vos bras
Mise en scène : Jean-Christophe Meurisse
Avec Caroline Binder, Céline Fuhrer, Matthias Jacquin, Charlotte Laemmel, Cédric Moreau, Pascal Sangla, Alexandre Steiger, Maxence Tual, Adèle Zouane, Athaya Mokonzi, Brahim Takioullah
Crédit photos : Loll Willems

Vu à la Scène nationale du Sud-Aquitain

En tournée 

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