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Orekhov au Festival Russe du Toursky

Ils ont ouvert les yeux à un Occident léthargique, parfois admirateur d’une idéologie qui épousait l’aspect d’une immense fraternité entre les peuples. Leur travail de sape et de longue haleine portera ses fruits bien des années plus tard au terme d’une longue litanie de sacrifices. Soljenitsyne fut l’arbre qui masqua cette Taïga où l’on trouve le frêle bouleau Orekhov, espèce unique et solitaire, au tronc imposant mais au feuillage fragile.

Les dissidents et le puissant KGB sont comme les bras d’un même corps, celui de l’URSS au plus fort du règne de Brejnev, puissant chef d’un parti qui alimenta pendant presque deux décennies, un système politique monolithique et figé. Un certain écrivain rescapé des camps de travail pénitentiaires va être l’un des premiers à le dénoncer de l’intérieur via son « archipel du goulag ».

Orekhov lui, est un pilier du renseignement, patriote jusqu’au bout des ongles. C’est justement l’amour de son pays qui va lui valoir son destin si particulier. Chargé par son supérieur d’infiltrer un groupe de dissidents qui tente de faire passer à l’ouest des manuscrits du célèbre livre, l’officier va alors peu à peu se laisser imprégner par l’état d’esprit de ces hommes et femmes qui ne manifestent nulle haine de leur pays mais bien au contraire un amour tel qu’il débouche sur une envie profonde de le transformer. Doucement, chez Orekhov, l’inflexibilité va laisser place à la lucidité, bien aidé par le cabaret où se retrouvent les ennemis supposés de la patrie : danses, fêtes, rires et amour seront les mamelles de la métamorphose progressive d’un individu pétri de certitudes.

Il faut être fou pour faire ça ! Mais qui est fou ?

 Orekhov au TourskyDans un bureau, orné d’une immense draperie représentant Lénine et Marx, et dont l’austérité est en elle-même un frein au changement, Orekhov examine, décortique Le livre, celui qui effraie tant le régime, et découvre ainsi au fil des pages, la force des mots et son inévitable corollaire, l’appel à la révolte et au changement. Le travail sur les décors et la lumière est une réussite, un tour de force même, puisqu’avec l’aide de quelques rideaux de scène et d’un peu de mobilier, on se retrouve plongé dans l’Union soviétique des années 70. On pense aussi à cette scène du goulag, où est envoyé Orekhov, dont la désespérance est magnifiée par un éclairage jaillissant du fonds de scène et noyant de lumière les ombres errantes des damnés du communisme, pour les réduire à l’état de silhouettes méconnaissables.

La grande idée de cette adaptation à plusieurs mains du livre de Nicolas Jallot est de faire confiance à la puissance du récit qui saisit le spectateur, le transportant dans des abîmes émotionnels, entre la joie apportée par le cabaret où le piano de Dasha Baskakova fait des merveilles, et la tristesse infinie des bureaux mornes et pétrifiés d’un régime rance. Claude Pelopidas met en scène cette histoire avec une grande sobriété, aidé par des comédiens impeccables. Il nous donne à voir un pays que finalement, on ne connaissait guère, une contrée où des êtres humains bravent la folie d’une structure obsolète pour briser les barreaux d’une cage qui les enferme depuis trop longtemps.

Orekhov, agent double, avec tous les inconvénients que cela suppose, subira le goulag pour trahison, et continuera après sa libération à endurer les exactions d’ex-membres du KGB. Il devra fuir aux Etats-Unis où il survit encore aujourd’hui dans des conditions précaires. C’est donc le parcours unique d’une âme magnifique qui est retracé dans ce beau spectacle, la lutte d’une conscience clairvoyante qui choisira la voie de la liberté contre celle d’un totalitarisme sans but.

Orekhov
Mise en scène : Claude Pelopidas
Auteur : Adaptation du livre « Victor Orekhov, un dissident du KGB » de Nicolas Jallot
Avec Dasha Baskakova – Olivier Cesaro – Jean-Michel Guilmet – Jacques Maury – Mathieu Philippon – Claude Pelopidas – Emile Roudil
Lumières : Jérémie Pinna
Musique : Martial Paoli – Jean-Christophe Gairard – Dasha Baskakova
Décors : Jacques Brossier
Régie : Jean-Louis Alessandra
Durée : 1h45mns
Crédit photo : Michel Dié

Spectacle vu dans le cadre du Festival Russe au théâtre Toursky

Dates de tournée

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