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L’Heure du diable de Fernando Pessoa

L’Heure du diable…. Quelle est la nature du diable ? Où se dissimule-t-il ? Dans les interstices du mondLheure-du-diablee peut-être. De toute façon, jamais très loin de nos vies régulées et satisfaites qui expédient dans les limbes les formes qu’elles pensent être nuisibles au fonctionnement de nos sociétés en apparence structurées mais surtout perméables et faillibles.

Un soir de carnaval, une jeune mariée enceinte (Emilie Maréchal, envoûtante) fait une rencontre étonnante. Un homme déguisé en diable avec qui débute une conversation pour le moins étrange, tournant souvent au monologue. Cette logorrhée imprègnera, telle une initiation, l’esprit de l’enfant flottant dans le monde protecteur du ventre de sa mère. Toute son existence, il gardera l’empreinte de ce rêve façonné par cet insolite personnage.

C’est justement ce fils, qui, par l’intermédiaire d’une vidéo où apparait le visage apaisé de sa mère, nous introduit à cette histoire. Gravitant autour d’un cercle dessiné maladroitement avec de la peinture blanche, le fils se transmute en un énigmatique être aux pieds bleus, en enfilant un manteau suspendu à un cintre et fait entrer la jeune mère dans cet espace hors-temps. « Celui dont on rêve parce qu’il ne peut pas exister » entame alors un discours d’une éloquence et d’une érudition rare où sont convoqués les grands courants ésotéristes telles la Kabbale et la théosophie ainsi que des figures comme Milton ou Goethe à lesquelles il reproche de n’avoir pas compris l’essence même du diable. Réfutant être une illusion, il cherche à faire ressentir à la jeune femme assise hors du cercle, aux questions rationnelles, ses tourments face à ceux qui le nient ou l’emprisonnent dans la cellule simpliste du mal. Lui clame la porosité des mondes, la perte des repères et sa nécessaire existence tout en admettant son état insaisissable et l’impossibilité de conclure à une quelconque vérité.

Un diable à visage humain

Pouvoir questionner le monde à travers Le Diable, cette entité emblématique de la civilisation que nous avons tendance à refouler dans les tréfonds de notre inconscient, est le défi que s’est lancé Fabien Dariel (à la fois metteur en scène et comédien) en adaptant L’Heure du diable, le splendide et complexe texte de Pessoa. Le grand auteur portugais souhaitait en effet ni plus ni moins que parler de l’humain en invoquant cette figure systématiquement considérée comme l’antithèse de Dieu. Pessoa, à travers son écriture protéiforme, cherche à nous égarer et nous perdre dans les abimes d’un ailleurs pour nous amener à réfléchir sur le prétendu équilibre de notre monde.

C’est ainsi l’artiste qui est convié à s’exprimer dans une langue poétique où le verbe est roi et dévoile les pages d’un livre aux multiples couches dans lesquelles l’écrivain semble y avoir camouflé l’univers dans son intégralité. La mise en abîme est d’autant plus vertigineuse qu’elle semble creuser jusqu’à atteindre les tréfonds de nos âmes tourmentées. Pessoa utilise malicieusement ce diable pour nous pousser au bord du précipice avant de nous rattraper in extremis par une invitation à la danse où, derrière le plaisir, se scelle l’union définitive de l’abstraction et du vivant.

L’Heure du diable
De Fernando Pessoa
Mise en scène : Fabien Dariel
Avec Emilie Maréchal, Fabien Dariel
Création sonore et musique : Benjamin Chaval et Yann Lecollaire
Lumières : Damien Zuidhoek
Création vidéo : Vincent Capès

Vu au Théâtre Toursky

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