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Hikikomori – Le refuge

HikikomoriLe théâtre, lieu de vie, d’échange et de passion, se confronte au phénomène des Hikikomori (en japonais « repli sur soi »). De jeunes individus choisissent de fuir la société, qu’ils jugent effrayante et accablante, en se cloîtrant dans leur chambre, n’en sortant que pour satisfaire les besoins physiologiques. Ces reclus volontaires, adolescents pour la plupart, s’engouffrent allègrement dans ce second ventre maternel, dont est exclu toute communication avec autrui.

Citer Jean Anouilh « le texte au théâtre, c’est ce qu’il y a encore de moins important », permet d’évacuer rapidement la polémique qui va inévitablement voir les tenants d’un certain spectacle vivant se dresser face à cet excès de technologie qui annihile les classiques interactions entre personnages. Le débat est vaste et sans doute vain tant le théâtre n’évoque plus uniquement aujourd’hui la représentation d’un genre dramatique. Il est en effet, depuis bien longtemps, à la croisée de toutes les disciplines artistiques, dont la scénographie en est une parmi les autres.

Hikikomori – Le refuge est une fable d’anticipation qui conte les aventures de Nils, un jeune homme qui, décide subitement de se dérober à l’école et à toute relation humaine, en se cadenassant dans sa chambre. Les parents sont alors plongés dans un abîme de doute et d’incompréhension. Inutile d’espérer une approche conventionnelle du sujet. Le dispositif créé et mis en place par Joris Mathieu (directeur du TNG de Lyon et coutumier de ce type de production) peut sembler de prime abord assez déroutant. Pourtant, le choix de privilégier un univers sensoriel et visuel au détriment du récit, se comprend parfaitement dès lors qu’il s’agit d’ausculter les mécanismes qui poussent un individu sain d’esprit à se barricader intentionnellement et de proposer au spectateur de composer lui-même son propre monde à travers son imaginaire et sa perception des évènements.

A l’aide de casques individuels, trois lectures différentes sont proposées en fonction de l’âge. Celle de Nils s’apparente à un conte philosophique contemporain narré par le jeune homme lui-même. La même histoire est ensuite vue via la relation parents-enfants et un enregistreur d’activité cérébrale qui permet la surveillance, voire le contrôle. Puis c’est par le prisme du père que l’on peut entendre la dernière version. Celui-ci est par ailleurs l’un des derniers réfractaires à la technologie, et réside dans une époque différente où le phénomène des Hikikomori est devenu banal.

Nils est devenu le centre d’un monde qui n’existe que pour lui

Bien entendu, il est parfaitement futile de vouloir déceler une quelconque logique narrative au sein de cet assemblage hétéroclite d’impressions et de visions. Il s’agit plutôt de nous immerger dans l’esprit d’un enfant qui fabrique son propre monde et par la même devient autonome. Ainsi, derrière l’écran s’élabore un univers tantôt inspiré de la réalité immédiate, parfois entièrement onirique telle la projection de cette forêt peuplée d’animaux totémiques, qui voit Nils se métamorphose en orignal (grand cerf d’Amérique du Nord) et le père rencontrer un loup. L’avant-scène, considéré comme l’espace du réel, voit les parents opérer des allers retours réguliers dans un couloir encadré par, d’un côté la porte de la chambre, et de l’autre une ouverture donnant sur un tunnel noir, tandis qu’une musique futuriste est diffusée simultanément dans les casques et les haut-parleurs de la salle.

Tous les codes sont bousculés, exigeant du spectateur une véritable participation. L’écran (via la technique réactualisée du « Pepper’s ghost*) agit ici comme un transformateur, un lieu de passage vers un autre monde, fantasmé ou non. L’ensemble crée une confusion entre le réel et le rêve, tout en opérant une critique de la société morne et normée qui force à la fuite vers l’imaginaire. Au-delà de l’écran, le décor chimérique, d’une grande beauté plastique, renvoie au cinéma et à notre besoin quotidien d’évasion. Le spectacle prend alors la dimension d’une épopée poétique, pliant la réalité et déconstruisant la narration et le langage pour favoriser l’immersion dans un monde fabriqué de toutes pièces par la puissance sans limites de l’imagination.

L’expérience est, à n’en pas douter, stimulante. Elle est, en outre polysémique, car elle autorise tous les croisements interprétatifs possibles. La fragmentation voulue empêche l’esprit de se forger une idée préconçue. C’est sans doute le plus grand tour de force de ce spectacle qui, malgré son approche formelle aux frontières de l’autarcie, tisse pourtant au final un maillage de rencontres en poussant le spectateur à interpeller son voisin pour échanger avec lui sur l’histoire qu’il a pu entendre. La technologie déployée se restreint alors au simple rôle d’outil au service de l’humain.

*Le « Pepper’s ghost » est une technique d’illusion d’optique utilisée dans le théâtre, les châteaux hantés et dans certains tours de magie. Utilisant une fine plaque de verre et des techniques d’éclairage particulières, elle permet de faire croire que des objets apparaissent, disparaissent ou deviennent transparents, ou qu’un objet se transforme en un autre.

Hikikomori – Le refuge
Mise en scène : Joris Mathieu
Auteur : Joris Mathieu en compagnie de Haut et Court
Avec Philippe Chareyron, Vincent Hermano, Marion Talotti
Dispositif scénographique : Nicolas Boudier, Joris MathieuCréation sonore : Nicolas Thévenet
Lumières : Nicolas BoudierCréation vidéo : Loïc Bontemps, Siegfried Marque
Production : Théâtre Nouvelle Génération
Crédit photo : Nicolas Boudier

Vu au Théâtre Le Merlan.

Dates de tournée sur le blog Hikikomori – Le refuge

 

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