Théâtrorama

Elizabeth II

Elizabeth II

Axe révélateur De la tartuferie d’un monde en apparence organisé, le vieillard acariâtre et cynique Herrenstein, richissime marchand d’armes cloué sur une chaise roulante, vocifère, vitupère, éructe un soliloque d’un radicalisme inouï. Une logorrhée verbale infernale qui entérine, selon le dramaturge autrichien Thomas Bernhard, la démonstration impitoyable de la pourriture du socle sur lequel repose la société qui accouchera d’une culture avant-gardiste tout en persistant à baigner dans le conservatisme le plus absolu : la civilisation viennoise.

ElizabethII©Marianne Grimont
©Marianne Grimont

C’est par le prisme de la caméra que l’on découvre d’abord Herrenstein, se faisant maquiller dans une loge, comme s’il s’agissait d’entrée d’appuyer sur le côté factice de ce que l’on va voir, en tentant de ravaler vainement les fissures d’un être de toute façon irrémédiablement marqué et abîmé. Par la suite, la caméra filme Herrenstein jusqu’à son entrée sur scène dans un salon viennois d’une arrogante hauteur de plafond. Une fenêtre et un balcon donnent sur le célèbre Ring, boulevard annulaire orné de demeures somptueuses, de monuments fastueux, et lieu de passage de nombreux cortèges, comme celui de sa Majesté Elizabeth II dont la venue est imminente. Cette pièce est en fait un hall où vont défiler une quarantaine de personnes, issues de la bourgeoisie locale et invitées par le neveu d’Herrenstein, que celui-ci déteste au plus haut point. Aucun ne voudrait manquer ce moment où l’on voit passer sous le balcon la fameuse reine qualifiée par le magnat de personnage sans intérêt, entouré d’idiots.

Que ce soient les domestiques ou les invités, personne ne sera épargné par un monologue d’une implacable férocité. Même pas les artistes morts, Herrenstein rugissant sur Verdi qui ne rentre dans l’oreille que pour encrasser le conduit auditif. En plus du ballet des invités, souvent des créatures grotesques qui évoquent Fellini, mais sans l’amour que portait le grand réalisateur italien à ses « monstres », des projections de ceux-ci sur les murs rapetissent Herrenstein en l’écrasant et évoquent un véritable carnaval. Une bouffonnerie dont les masques contribuent à renforcer l’hypocrisie d’une communauté où derrière les fenêtres, le dos tourné à son oncle, le neveu en profite pour sniffer de la coke en compagnie d’un des convives.

Si vous me quittez, vous me tuez

La relation ambigüe entre l’industriel et Richard, son majordome, est le centre moteur qui permet de saisir une infime partie du fonctionnement d’Herrenstein. Haineux de toute une société mais sans doute de lui également, il n’ignore pas le besoin fondamental de la présence de son serviteur favori à ses côtés. Sans lui, le richissime barbon n’est plus rien, qu’un pitoyable vieillard se trainant péniblement avec ses deux jambes mortes. D’où ces terribles instants où le maître supplie son esclave de ne pas le laisser seul, s’abaissant ainsi au niveau de ceux qu’il méprise au quotidien. Emmenés par un Denis Lavant, absolument prodigieux, littéralement habité par son personnage, une pléiade d’acteurs exceptionnels, grimés et costumés mitonnent cette farce cruelle avec délectation.

La mise en scène affûtée et précise d’Aurore Fattier travaille sur le hors-champ (les bruits du défilé qui croissent progressivement) et sur les contraires (le furieux et excessif Herrenstein confronté à son très calme et distingué majordome). La pièce de Thomas Bernhard, qui n’estimait guère son peuple (dans son testament, il interdira de jouer ses pièces dans son pays) ne pouvait trouver meilleur écrin pour la sublimer. Le spectacle est total, aussi monstrueux que cocasse. Entre les bonnes interprétées par des hommes et le va et vient très burlesque des convives, Herrenstein devient lui aussi, petit à petit, partie intégrante de ce gigantesque bal de l’hypocrisie où chacun participe sans vergogne au simulacre d’une civilisation en pleine décadence dont l’ahurissant final lui donne le coup de grâce.

 

Elizabeth II
De Thomas Bernhard
Traduction : Claude Porte
Mise en scène : Aurore Fattier
Assistant mise en scène : Ledicia Garcia, Lara Ceulemans
Avec Denis Lavant, Alexandre Trocki, Delphine Bibet, Véronique Dumont, Jean-Pierre Baudson, François Sikivie, Michel Jurowicz
Scénographie : Valérie Jung
Maquillages et masques : Zaza da Fonseca
Costumes et accessoires : Prunelle Rulens dit « Rosier »
Lumières : Simon Siegmann
Son : Brice Cannavo, Jean-Maël Guyot
Vidéo : Vincent Pinckaers, assisté de Lara Ceulemans
Décor : Les ateliers du Théâtre National
Durée : 2h20mns
Crédit photo : Marianne Grimont

Spectacle vu au Théâtre du Gymnase à Marseille puis en tournée

 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest