Théâtrorama

Ta blessure est ce monde ardent

Ta blessure est ce monde ardent Une scène nue, sombre, dépouillée du moindre mobilier. Un cercle de lumière dans lequel se tient une femme, immobile. Puis de sa bouche s’échappent des mots, des phrases. On reconnaît une langue de l’Est. Difficile d’en saisir les bribes et le sens. Voici l’univers du poète prolétaire hongrois Attila József.

La femme quitte ce lieu qu’elle a occupé un court instant. Noir. Le corps du poète s’introduit alors sur le plateau en déclamant. La puissance de la prose va peu à peu envelopper notre inconscient par la grâce du verbe qui transperce l’espace vide pour mieux se l’approprier, le construire et le façonner.

Le comédien Guillaume Mika donne les vers sur un ton calme. La peur du monde pousse le poète à éviter le regard de ses semblables. Dos au public, puis couché à même le sol dans la pénombre, il tente une timide incursion dans la sphère intime des éphémères résidents de la salle. Animé par l’espoir de tisser une relation, même brève, il renoue avec la grande sensibilité et l’idéalisme qui lui valurent d’interminables conflits de son vivant.

La femme revient. Elle s’ouvre à lui et l’emporte dans une sarabande d’un intense érotisme charnel. Il s’effondre, heurté, peut-être, par un trop plein d’amour. Le couvrant d’une veste, elle l’abandonne et disparaît. C’est la mère du poète, symbole de la tendresse mais aussi du manque et de l’absence (elle mourra très jeune), qui est ici convoquée. Désespoir, hurlements, pleurs. Vivre la terrible expérience de la solitude requière alors une violence verbale où les mots ne peuvent plus qu’être éructés et braillés.

Plaie ouverte

Enfin l’homme arrive au plateau… Né dans une famille misérable de Budapest, Attila József, marqué par une enfance tourmentée, n’aura de cesse toute sa vie de subir le rejet d’une société qui criait au scandale et à la provocation à chaque publication de ses textes, tout en admirant sa prose. Chassé de l’enseignement par ses pairs, haï par les bourgeois, exclu du parti communiste, le poète fut aussi malheureux en amour. Sa vie, empreinte de souffrance, sa pauvreté récurrente, en font un auteur à la dimension sociale proche des petites gens.
La langue poétique ne s’accorde pas facilement avec les règles du spectacle vivant. Il lui suffit souvent d’exister naturellement sans nul autre soutien que celui d’une voix qui la porte. Pourtant, la mise en scène de Frédéric Grosche est d’une infinie subtilité, conciliant le sens des textes avec l’existence tragique de l’auteur. Mais il n’est pas certain que le début en hongrois non surtitré, le dénuement du plateau et la déclamation pondérée du comédien, puissent aider le public à vraiment apprécier cet immense poète.

Ta blessure est ce monde ardent
D’Attila József
Mise en scène : Frédéric Grosche
Avec Guillaume Mika, Eszter Nagy
Dramaturgie : Arnaud Beaujeu
Lumières : Emma Quéry
Crédit photo : Nicolas Boudier

Vu au théâtre de Lenche

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