Théâtrorama

Troisième volet d’une trilogie sur la famille, après « Sandre », le monologue d’une mère infanticide, et « SStockholm », glaçant huis clos entre une victime et son bourreau, s’inspirant de l’histoire de Natasha Kampusch, Scelŭs referme cette fresque de l’intime trempée dans les liens du sang. Une création, présentée dans le cadre du FAB, qui met le public à rude épreuve avec une écriture au scalpel disséquant l’horreur sous toutes les coutures, pour recomposer les tissus dramatiques d’une tragédie moderne.

Plongé dans une scène à la lumière glauque, le spectateur n’aura pas le temps d’un répit qui laisse monter doucement l’action. Solenn Denis nous attrape à la gorge, tout comme son personnage qui finit au bout d’une corde. Un préambule en suicide et un pamphlet contre une société déshumanisée… Si « SStockholm » cloisonnait l’espace, résonnant en privation de liberté, Scelŭs l’ouvre dans un au-delà en no man’s land. Attol, perdu au milieu de nulle part, en symbole d’une vie qui ne mène à rien, veut trouver sa porte de sortie dans la mort. Un corps tombe du ciel, la chute d’un anti-héros. De son dos se détache une silhouette, comme une âme double s’arrachant de son enveloppe charnelle. Cet esprit, au corps mal en point, va se traîner péniblement sur une scène improvisée. Ce sera le coryphée, surgissant de l’agonie et offrant sa voix en vers, comme une poésie du pire, de cette tragédie qui se déroule devant nos yeux.

Attol est-il mort ou sur le point de trépasser, voyant ainsi sa vie défiler devant ses yeux ? Est-il en train de rêver ou retourne-t-il à la réalité morbide d’une photo de famille ratée ? Il retrouve sa mère, sorte de monstre au grotesque éloquent et voit Yéléna, sa sœur disparue, jaillir du néant. En quête de sens, il creuse les secrets de famille jusqu’à déterrer l’abject et va consulter « le chien », SDF, sédimenté de détritus, qui n’a plus vraiment l’apparence d’un homme, tout en étant pourtant celui qui offre une lumière d’humanité en phare à ce naufragé de la vie.

Épopée tragique

Tous les ingrédients de la tragédie classique sont présents dans un texte qui décoche les coups et où le verbe libère une vérité brute, qui n’est pas sans rappeler l’Œdipe roi de Sophocle. Attol, puissamment interprété par Erwan Daouphars, remonte à la source qui dissout les secrets de famille. Il s’égare dans le labyrinthe d’une scénographie sinueuse qui mélange les espaces en superposition d’époque, comme un espace mental désaxé avançant dans un brouillard de souvenirs. Ponctué par les interventions du coryphée, magnifique Nicolas Gruppo imposant son empreinte en scandant son texte, la pièce devient un puzzle où l’abominable se dessine peu à peu sous nos yeux, entre les révélations de Yéléna, jouée avec une belle justesse par Julie Teuf, de la mère et du « chien », deux rôles incarnés avec majesté par Philippe Bérodot. Dérangeant et décapant, Scelŭs scelle l’amour, la haine, la douleur et la terreur dans le même tombeau du désespoir qui cultive l’art de la monstruosité attachante, stagnant dans une réalité sans fond.

  • Scelŭs [Rendre beau]
  • Texte: Solenn Denis
  • Mise en scène: Le Denisyak, Solenn Denis & Erwan Daouphars
  • Avec Erwan Daouphars, Philippe Bérodot, Julie Teuf et Nicolas Gruppo
  • Durée : 1h45
  • Crédit photos : Pierre Planchenault
  • Jusqu’au 19 octobre au TNBA

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