Théâtrorama

Une vue de l’esprit

Quelle personne aveugle ne souhaiterait pas voir de nouveau si l’occasion se présentait ? Une évidence de voyant qui ne va pas de soi et qui reste sous le coup d’ornières théoriques. Inspirée des travaux du neurologue Oliver Sacks, la pièce de l’auteur irlandais Brian Friel, Molly Sweeney, est adaptée avec une sobriété efficace et une belle sensibilité par la comédienne et metteure en scène Julie Brochen. 

Le handicap, Molly l’a dépassé pour s’adapter et réinventer un nouvel équilibre du corps et une sérénité de l’esprit. Aveugle depuis ses dix mois, elle a appris à mettre ses yeux en veilleuse pour développer ses autres sens et trouver naturellement sa place dans la société. Un mari, un travail, des amis et une jolie joie de vivre. Que demander de plus à 41 ans ? Elle, rien, mais son mari, dans un enthousiasme qui force la main, la met en contact avec un ophtalmologue réputé, le docteur Rice, qui lui offre une possibilité de retrouver la vue par une opération. Molly se plie donc au désir de son partenaire et aux injonctions rassurantes du spécialiste pour subir une intervention irréversible qui va remettre en question ses repères et faire basculer progressivement son équilibre physique et mental.

Les frontières de la norme

Si tout est clair dans l’univers de Molly, bordée par les efforts de son père pour la rendre autonome et faire l’apprentissage du monde sans utiliser ses yeux, le flou caractérise les contours d’un mari plus velléitaire et d’un médecin au passé trouble. Les deux, d’ailleurs ne s’entendent pas particulièrement et leurs discours s’enchevêtrent dans une cacophonie calculée qui renforce le personnage central de femme forte qui a les deux pieds bien centrés sur terre. Molly accepte avec calme les examens médicaux interminables avant l’opération et les doutes de son partenaire, à la façon d’un Tirésias qui sait presque, dans une intuition prédictive, comment l’histoire va se terminer. Mais loin d’affirmer ses convictions et sa volonté de ne pas changer de vie, elle court, en condamnée consentante, à la peine capitale de vouloir entrer de force dans un cadre qui ne lui convient pas. Un sursaut d’envie de fuir la saisit jusqu’au vertige la veille de l’opération, dans une soirée presque sacrificielle, avant de se taire, comme si la perspective retrouver la vue lui avait fait perdre l’usage de la voix, qui s’exprime en monologue. 

Il y a un avant et un après. Elle quitte l’obscurité pour plonger dans un brouillard de sensations. Techniquement parlant, elle peut voir, mentalement, sa représentation du monde va de déception en déception au lieu de la renaissance attendue. Son père l’avait prévenue. « Tu ne rates pas grand chose ». Les fleurs n’ont pas la même saveur quand elles sont senties et caressées que quand elles apparaissent devant ses yeux. La scène se voile de bleu dans une lumière un peu glauque qui enveloppe à présent son quotidien. Les bouteilles disposées sur le sol contribuent à rajouter à cette opacité qui fait passer de l’ivresse des sens à une anesthésie progressive, ôtant le goût des sensations et de l’existence. Julie Brochen qui a vécu la perte partielle de l’ouïe et l’usage de l’oreille gauche pendant un mois s’est nourrie de son expérience pour créer ce spectacle où l’espace devient vertige et où le personnage de Molly recompose en Sisyphe ses points de repère. Ambiance presque monochrome à la fois aseptisée par la vue, mais adoucie par la musique et la présence sur scène du pianiste, Nikola Takov, et des comédiens et chanteurs Olivier Dumait et Ronan Nédélec. Les moments musicaux deviennent alors les seuls véritables espaces de liberté dans ce réel piégé. Accords réussis pour les quatre artistes en scène. On regrettera seulement la durée un peu trop courte de la pièce qui ne permet pas un approfondissement psychologique des personnages. Reste alors l’imagination pour prolonger le réel là où la vue se fait trompeuse… 

  • Molly S
  • D’après Molly Sweeney de Brian Friel
  • Traduction : Alain Delahaye
  • Adaptation et mise en scène : Julie Brochen
  • Avec Julie Brochen, Olivier Dumait, Ronan Nédélec, Nikola Takov
  • Crédit photos: Franck Beloncle
  • Vu au TNBA
  • Dates de tournée sur le site la compagnie Les Compagnons du jeu

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