Théâtrorama

Giraudoux s’exerçait à la réécriture des mythes. Armel Roussel excelle dans la déconstruction des formes. Ondine passe sous le scalpel de sa mise en scène pour apparaître sublimée dans un nouvel esthétisme.

De la pièce écrite par Giraudoux en 1939, il reste le canevas, l’auteur s’étant amusé à détricoter la mythologie point par point pour tisser une intrigue qui s’intéresse aux relations entre les hommes et les femmes. Une histoire sous forme de conte avec cette nymphe venue des eaux qui tombe amoureuse d’un chevalier pas si preux que ça. Armel Roussel, en bartender de la mise en scène, a su combiner un cocktail au goût unique de fantaisie scénographique, rajoutant en ingrédients tous les genres théâtraux, pour servir une pièce aux codes éclatés on the rock. Un peu plus on parlerait d’ivresse de l’eau, deux heures trente et deux entractes plus loin.

Il était une fois une petite sirène des temps modernes, qui n’aimait pas que les histoires d’amour se terminent en queue de poisson et qui n’avait pas la langue dans sa poche. Cette nymphe innocente appartient à la famille des Ondins qui peuplent les rivières et possèdent quelques pouvoirs magiques avec lesquels ils s’amusent. Ondine, interprétée par la remarquable Amandine Laval, a fait le choix du monde des hommes. Elle les aime. A commencer par ses parents d’adoption, dont le père est pêcheur. Un soir d’orage, elle a le coup de foudre pour Hans, un chevalier égaré (parfait Vincent Minne) qui vient s’abriter dans la modeste cabane. Le cœur du galant est déjà pris mais Ondine se dandine tant et si bien qu’il plonge la tête la première dans cette union surnaturelle. Comme ils ne peuvent pas vivre éternellement d’amour et d’eau fraiche, le prince, conscient des limites intellectuelles de sa femme, n’a d’autres choix que de la ramener à la cour du roi. Ondine tombe donc dans un panier de crabes. Le prince retombe sous le charme de son ex, sans savoir qu’une épée de Damoclès plane au-dessus de sa tête. Un pari pris entre Ondine et le roi des Ondins sur la fidélité absolue de son mari. Au premier écart, celui-ci mourra. Condamné d’avance ?

Crystal clear…

©Lara Bongaerts
©Lara Bongaerts

La transparence en étendard, le texte offre une matière première de qualité au metteur en scène pour façonner une architecture scénique qui s’attache à ne rien cacher de la dramaturgie. Dans le premier acte, les bruitages de l’orage se laissent à voir comme un tour de magicien qui se dévoile. Ondine, ruisselante de bons sentiments, distille ses pensées au fil de l’eau, quitte à provoquer un tsunami chez ses interlocuteurs. Le quatrième mur se fissure pour ouvrir un espace au public avec un flash mob endiablé sur scène et des intermèdes qui rendent étanches la salle et la scène. Le discours revendicateur enthousiasmant sur le statut d’artiste et la place de l’art dans la société achève de donner un bon petit goût de glasnost sans tabou à l’ensemble.

Derrière une apparence de joyeuse exubérance mêlée de burlesque se dessine les plans millimétrés d’une superposition réussie de genres théâtraux. Le premier acte s’amuse avec la caricature d’un style classique et surjoué, pataugeant sans complexe dans le kitch à l’outrance. Le pêcheur (Yoann Blanc) prend des allures de Laspalès, et sa compagne (magnifique Sophie Sénécaut) de Chantal Ladesou déjantée. Ondine, un vaudeville ? À peine le public est-il entré dans le bain que l’image se trouble pour naviguer sur un autre genre dramatique… Le rythme de croisière s’accélère, la pièce change de facettes comme un DJ change de disques. Ambiance L’Illusion comique de Corneille, théâtre dans le théâtre, drame romantique, thriller fun, comédie musicale… La partition s’enchaîne sans fausse note. Les onze comédiens, qui multiplient les rôles pour certains, s’illustrent dans une performance scénique épique. Ondine étonne et détonne dans le paysage théâtral. Armel Roussel réussit son pari de réinventer une version protéiforme qui met à nu l’âme de la pièce.

Ondine (démontée)
D’après Jean Giraudoux et après Isabelle Adjani
Adaptation, scénographie et mise en scène : Armel Roussel
Assistant à la mise en scène : Julien Jaillot
Stagiaire à la mise en scène : Maxime Mercadier
Ecriture et jeu Allan Bertin, Yoann Blanc, Lucile Charnier, Romain Cinter, Julien Jaillot, Amandine Laval, Vincent Minne, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, Judith Williquet et Lise Wittamer.
Scénographie et direction technique : Nathalie Borlée
Création lumières :Amélie Géhin
Création son : Pierre Alexandre Lampert
Création costumes : Coline Wauters
Vidéos : Laure Belkhiri et Eve Martin
Création du film «Auguste et Violante» : Bram Droulers
Chorégraphie : Clément Thirion
Coaching bruitage : Céline Bernard
Conseillère dramaturgique : Mari-Mai Corbel
Régie générale et vidéo live : Michel Delvigne
Crédit photo: Nathalie Borlée

Du 12 au 16 avril au Théâtre Les Tanneurs 

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