Théâtrorama

« Rien ne sert d’avoir une image nette si les intentions sont floues »
Jean-Luc Godard

« On attribue à Léonard de Vinci l’élaboration du sfumato qui désigne une qualité de rendu en peinture. C’est en superposant de nombreuses et fines couches de lavis que cet effet de enfumé apparaît. Le paysage en sfumato, quand on le regarde de près, nous donne une impression de flou. Pourtant, quand on se place à une juste distance, non seulement le paysage apparaît net mais en plus il nous donne une sensation de profondeur. »

Alice Laloy, auteure et metteure en scène du spectacle, installe le spectateur au cœur d’un étrange et vaporeux musée des Beaux-Arts tout droit sorti de la Renaissance. À travers un champ d’expérience pourvu d’objets, de marionnettes et d’une époustouflante machinerie et autres fumées, l’artiste questionne le sens des choses, et la manière d’y accéder, par notre expérience sensible. Armée d’un savoir-faire et une technicité impeccables, elle orchestre ses cinq interprètes dans une partition sensorielle dont l’effet hypnotique est assumé avec ludisme et bienveillance.

« Mettez-vous à l’aise avec le brouillard, avec le flou, et soyez patient. »
Au-delà de la fixité de leur apparence, la peinture et la peau sont constituées d’un tissu complexe d’informations entremêlées, profondeurs dépositaires du temps qui passe. La mise en abyme est discrètement suggérée dans le double-titre du spectacle. La main de l’Homme qui tient ce processus de couches en son essence même est capable de le reproduire en un extérieur palpable, un extérieur dont le mécanisme d’illusion peut être mis à nu par l’étude de tableaux en sfumato composés en live à l’échelle du plateau, par le désossement d’un piano en live (et qui pourtant continue de jouer), et surtout par une exploration et une distorsion en live des perceptions visuelles, auditives et olfactives.

La lumière est au cœur du processus de recherche. Si le faisceau lumineux évoque les origines et le flou des contours de la vie, l’ombre et l’ancrage de la lumière dans la matière (création de l’image) en indique les limites. La scénographie s’articule autour de cette dichotomie. Le plateau est envisagé comme un grand jeu de miroirs et de tableaux qui tendent le reflet comme preuve ultime de l’altérité, tissant « endroit » et « envers » au sein d’une même légitime unité. La verticalité du miroir et du tableau s’oppose constamment au mouvement cyclique de la matière, mis en relief par un plateau tournant sur lui-même inclus dans le dispositif scénographique.

Face à la charge poétique du flou, la rationalité trébuche. « La compagnie s’appelle reviens » crée, au plateau, des images fortes dont le sens, rarement univoque, flirte avec le surréalisme et ouvre le champ de l’inconscient et de l’imagerie intime. Un spectacle tout à la fois fascinant et intriguant, que l’on traverse de part en part comme une expérience sensorielle, et que l’on quitte dans un flottement grisant, ne sachant plus très bien si ce qui semble avoir eu lieu a été vécu ou rêvé.

Sous ma peau / Sfu.ma.to /
Crée et produit par « La Compagnie s’appelle reviens »
Ecriture et mise en scène : Alice Laloy
Scénographie : Jane Joyet
Interprétation : Stéphanie Farison, Eric Deniaud, Justine Macadoux.
Musique : Eric Recordier
Construction des marionnettes : Arnaud Louski-Pane
Régie lumière : Boualeme Bengueddach
Crédit photo : Elisabeth Carrechio

Au Mouffetard –Théâtre des Arts de la Marionnette jusqu’au 22 février 2015
Et en tournée :
-du 11 au 15 mars 2015 au TJP-CDN d’Alsace, Strasbourg (67)
-du 23 au 25 mars 2015 à la Comédie de Reims, Festival Méli’Mômes (51)
-le 27 et 28 mai au FRACAS -CDN de Montluçon Région Auvergne (03)

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