Théâtrorama

Ils portent des graines, de minuscules semences – racines ou ruines – que l’on ne voit pas. Elles demeurent cachées pour quiconque ne s’en tiendrait qu’aux détails de leurs couches apparentes, faites de bois lisse. Elles restent en eux, protégées, traces de sable ou de sang. Ils leurs doivent les secrets de leur dualité essentielle, de leur fragilité et de leur éclat. Ce sont des porteurs de graines convoitées, comme des porteurs d’enfants tristes, pantins asservis par des créatures qui leur paraissent immenses, pantins affranchis par la main virtuose de Stephen Mottram.

Une succession de tableaux naît depuis un noir intégral et apparaît par fragments, tranchant l’espace par une infinité de portes et le pliant en une infinité de gouffres. L’atmosphère, vibrant et grinçant aux notes électroniques de Glyn Perrin, ne s’autorise aucun écho. En creux, un monde infime grouille et pénètre dans un autre monde, d’une tout autre mesure. Comme gravée, une nef des fous, une caverne à ombres, voit le défilé incessant de prédateurs et de leurs proies, de pêcheurs et de leurs filets, d’alchimistes de la mort. Par transformation et métaphores, de simples poupées de bois prennent ailes et souffle, âme et transport, mues par les mains du marionnettiste Stephen Mottram, mais également mues par une énergie qui ne paraît appartenir qu’à elles seules.

Très peu semblent encore exister. Les porteurs de graines rampent à terre ou pédalent dans les airs, se déguisent pour échapper à leurs ravisseurs. Ils s’accouplent alors en araignées, se fondent en reptiles, empruntent au coq et à l’insecte à la fois, se font hybrides et merveilleux. Parfois, certains miraculés évitent les pièges qui parsèment les abysses et tiennent leur lumière à l’écart de la ronde macabre d’un parcours tout tracé qui les conduit dans les limbes. Souvent, ils deviennent objets au service de monstres, machines impuissantes de machineries toutes-puissantes, qui forment les coulisses sépulcrales de sociétés tristement reconnaissables.

Les fils d’une inquiétante familiarité
De seuil en seuil, à l’approche de portes géantes et infernales, les porteurs sont pris dans un tourbillon tragique. Depuis eux s’installe un dialogue allégorique et fatal entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, entre la vie et la mort. Symboles de figures humaines, trop humaines, ils impriment par leurs gestes libres et légers, puis captifs et appesantis, chaque marche de leur condition, chaque avancée dans un cycle redoutable. Et les graines qu’ils portent rappellent par miroir inversé le rocher d’un Sisyphe sans âge. Sous leur bois craquelé, leurs os écartelés, le signe de batailles perdues ; sous leur dos courbé, la figuration d’équilibres rompus, et de l’irrémédiable qui les attend : les gorges s’ouvrent sur une balance qui pèsera la valeur de leurs graines, et sur une bassine qui recueillera leur cadavre émietté.

Qu’il seconde les mains ou les pas de ses marionnettes, Stephen Mottram réveille un bestiaire à la fois fabuleux et monstrueux, qui évolue dans des semblants d’usines à l’atmosphère sombre et inquiétante. Chaque scène est l’illustration implacable de quotidiens éprouvés, et la suggestion d’une gravité généralisée. Hommes-fourmis réduits au travail à la chaîne ou au lugubre commerce des âmes, prisonniers de forteresses asphyxiantes, œufs puis momies – racines et ruines – en proie à des expériences tant génétiques qu’ésotériques, butins précieux laissés en pâture à la déraison et à l’indifférence, ces porteurs de graines pourraient matérialiser le chemin de simples esclaves promis à la plus lente des chutes. Mais sémillant par la main ingénieuse du premier des sculpteurs, ils semblent vouloir s’émanciper du cauchemar collectif qu’ils racontent, acteurs et témoins du vulnérable et de l’immuable.

The Seed Carriers
Conception, mise en scène, interprétation et construction de marionnettes et automates : Stephen Mottram
Musique : Glyn Perrin
Mise en scène : Mélanie Thompson
Scénographie : Jessica Shaw
Création lumières : Kenneth Parry
Régie lumières : James Lewis
Photo © James Lewis
Au théâtre de l’Atalante dans le cadre du Pyka Puppet Estival – Festival de marionnettes et de théâtre d’objets, du 4 au 11 juin 2015

 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest