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Léonce et Léna, grand éclat de bois

Leonce et Lena, de Georg BüchnerDans son drame La Mort de Danton, Georg Büchner faisait dire au révolutionnaire que l’homme n’est qu’une marionnette dont les ficelles demeurent tirées et manipulées par des puissances inconnues. Reprenant et rassemblant tous ces fils pour dérouler l’histoire d’une autre pièce de l’auteur allemand, Léonce et Léna, conte d’amour et de mélancolie, Grégoire Callies et Marie Vitez se font guides et passeurs sur leur petit théâtre de bois.

À tous ceux qui ne seraient pas encore passés près de l’un des astres les plus lumineux de la littérature européenne du début du XIXe siècle, il convient d’attiser à nouveau la flamme. Et l’éclat par le souffle sera aussi bref qu’éclairant, autant que la vie et l’œuvre de Georg Büchner lui-même, mort à seulement 23 ans. Lorsqu’ils le présentent avant de s’effacer derrière les répliques de ses personnages et derrière leurs actions, dont chacune pourrait à sa façon marteler « l’inutilité des mots », Grégoire Callies et Marie Vitez ne s’y trompent pas : Georg Büchner fut bel et bien ce « météore » dont la course s’étend toujours sans s’épuiser.

Léonce et Léna, court conte en trois actes, est bien plus qu’un simple récit romantique, bien plus que la « comédie onirique » comme certains le qualifient encore. Nourri à la fois par les lectures incessantes, littéraires et philosophiques, de son auteur et par les réflexions qui ont émaillé ses propres productions, il rassemble et contient l’essentiel – et l’essence – du « mal d’un siècle », sous fond de critique sociale à peine voilée. L’ossature de la pièce, un prince et une princesse contraints au mariage forcé puis à l’exil, tombant amoureux l’un de l’autre en Italie sans connaître leur identité respective, convoque ainsi Shakespeare et Musset et pioche presque à la lettre dans Comme il vous plaira, Le Songe d’une nuit d’été, Les Caprices de Marianne ou encore Lorenzaccio.

Léonce et Léna: Fils mélancoliques pour pensée idéaliste

Sous l’apparente légèreté de l’intrigue, rouages politiques et sociaux grondent et cloisonnent êtres et actes. Ils font également se confondre « berceau et tombeau », comme le veut la chanson populaire que Büchner emprunte à Brentano et que Léna entonne sur sa balançoire. C’est précisément sur cette scène mi-légère mi-tragique que Grégoire Callies, assisté d’Orit Mizrahi, place ses marionnettes. Au-dessus, à découvert, d’apologie de l’oisiveté en notes d’humour, on ouvre la cuvette du trône de Pierre, monarque du royaume de Popo, et on assiste au coup de foudre sous la vigilance de l’arbre et de la lune du prince Léonce et de la princesse Léna, ainsi qu’aux élucubrations fantasques des gens de cour, gouvernante et vagabond rêvant de devenir Premier Ministre. En-dessous, dans des bas-fonds infernaux, le tréteau de bois cache les mécanismes du temps et de l’Histoire, les maux dramatiques d’une « terre recroquevillée sur elle-même comme un enfant », et les ressorts qu’un dieu ou bien un diable actionnent et avec lesquels ils s’amusent « par ennui ».

Lecteur de Descartes et de Spinoza, Büchner intime à l’homme de « penser » selon son libre arbitre pour se défaire de cette mécanique implacable. Par réseau intertextuel, on reconnaît dans le regret de Lenz (auquel Büchner a consacré une nouvelle) de « ne pas pouvoir marcher sur la tête » celle de Léonce de « ne pouvoir voir un jour le dessus de sa tête ». Cette ambivalence primordiale, entre cloisonnement et liberté, qui structure l’œuvre de Büchner, Grégoire Callies la confie aux gestes et à l’humanité de ses marionnettes et à la dextérité des artistes qui les manipulent. Dans leurs mains, les personnages représentent et dénoncent, se font acrobates et errants, musiciens et poètes, pensant partir sur le chemin de la mort et trouvant l’amour comme unique réponse à tout voyage.

Léonce et Léna
De Georg Büchner
Marionnettes chinoises – tout public à partir de 12 ans
Adaptation et mise en scène : Grégoire Callies, assisté d’Orit Mizrahi
Jeu : Grégoire Callies et Marie Vitez
Scénographie & création marionnettes : Jean-Baptiste Manessier
Musiques : Jacques Stibler / Interprétation : Véronique Debale
Lumières : Anne Marin et Christophe Thiry
Costumes : Karina Chérès et Béate Blasius
Production Compagnie Le Pilier des Anges / Grégoire Callies
Crédit Photo : Victor Tonelli / ArtcomArt

Au théâtre de l’Atalante  le 2 juin, à 15h et 19h 

 

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  1. Bonjour Grégoire,
    Bravo pour cette nouvelle création que j’aurais tellement aimer voir à Charleville, mais la Belle Provine me retient trop solidement… et aussi les luttes contre l’austérité.

    J’en profite pour saluer Karina qui est toujours très chère à mon coeur, donnes-lui le bonjour de ma part. J’aimerais beaucoup la revoir un de ces jours.
    Un grande abbraccio,

    Puma

    Puma Freytag / Répondre

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