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Tartiufas – Mise en scène : Oskaras Korsunovas

Tartiufas – Mise en scène : Oskaras KorsunovasOskaras Korsunovas est l’un des grands metteurs en scène européens qui ne tournent que trop peu sur nos scènes. Il donne, pour la première fois en France, son Tartiufas. Un Tartuffe foutraque, aux tonalités rock qui laisse le spectateur entre KO debout et doutes légitimes.

Sur un plan incliné, un jardin à la française, en labyrinthe de buissons, comme on en trouve dans nombre de châteaux et qui servait de décors à bien des escapades amoureuses et licencieuses en leur temps. Apparaissent, ci et là, des éléments d’un appartement contemporain : bureau avec ordinateur Apple, chaises Stark, frigo design rempli de bouteilles d’alcool divers et de magnums de champagne. Les signes d’une réussite sociale achevée en ce qu’elle a de matérialiste et de consumériste. Le spectacle s’ouvre alors sur une scène de fête : Rameau version techno, lumières stromboscopiques, corps pris de secousses. Orgie contemporaine ou rave du XVIIème siècle ?

Une dramaturgie de l’image

Au dessus cet espace de jeux (sexuels, d’acteurs, de manipulation), qui permettra les apparitions et disparitions des acteurs, un écran de projection serti d’un rideau de théâtre peint en vert. C’est sur celui-ci que le caméraman, présent au plateau, projettera en direct ce qu’il filme tout en les déformant. Le ton est donné : tout ne sera que mensonges, déformations du réel, jeux de langages des images, des codes sociaux comme des mots. Il filme les acteurs au plus près, les suivant jusque dans les coulisses (ou à l’extérieur du théâtre quand celle-ci, chassée par Tartuffe, doit quitter sa propre demeure). Les scènes filmées en dehors du plateau, joue de la porosité entre l’intime et l’extime, entre ce que l’on montre et l’on cache, ce que l’on met en scène et ce que l’on tente de soustraire à la vue.

La scène, par exemple, où Mariane supplie son père de ne pas la contraindre à épouser Tartuffe est bouleversante. Filmée en gros plan, en noir et blanc, dans les coulisses, Agnieska Ravdo émeut et nous rappelle en quelques vers, l’insoutenable violence faite aux femmes dans une société où les hommes (les Pères) choisissent pour elles celui qu’elles épouseront. Les personnages sont pris au piège de ce labyrinthe de verdure. Ils butent contre leur propre représentation de ce qui fait de ce qui ne se fait pas, de ce qu’est être libre ou contraint dans une société de l’image et du spectacle. Tout est convoqué ici de cette société de la mise en scène de soi, Snapchat, filtres aux têtes d’animaux « mimi », Facebook, les spots publicitaires des campagnes politiques et même des images de liesse lors de la soirée de victoire de la France à la coupe du monde de football. Tout n’est que divertissement, et pendant ce temps là, en coulisses les bonimenteurs mènent la danse.

Un trop plein de sens

Tartiufas – Mise en scène : Oskaras KorsunovasOn retiendra de la lecture de Korsunovas de ce classique des classiques français, au moins trois très belles lectures de la pièce. D’une part, en mettant en scène un désir érotique puissant, dévastateur entre Orgon, Tartuffe et Elmire (l’excellente Toma Vaškevičiūte) le metteur en scène éclaire la pièce d’une manière, si ce n’est inédite, du moins rarissime. Il donne à voir ce triangle non pas tant comme amoureux que comme sexuel. La scène où Elmire fait avouer à Tartuffe son désir pour elle est en cela très forte. Caché sous un banc transparent, Orgon, voit tout autant le tromperie de celui qu’il aime comme un frère que les corps désirants de celui-ci pour sa femme. Mais à vouloir trop voir, le désir emporte Orgon, et ces deux comparses, dans un tourbillon destructeur et à un point de non retour. N’est pas libertin et licencieux (ou en couple « ouvert » pour prendre un terme plus proche de nous ) qui veut.

D’autre part, Korsunova a également la très belle idée de ne pas faire d’Orgon un être stupide comme on le voit souvent. Il est ici un homme assoiffé de pouvoir politique, dans l’idolâtrie de sa propre image (il parle face caméra dans une tonalité et des mimiques empruntés aux présentateurs télé et aux politiciens) et l’assise de son rôle de pater familias ne tient que dans les cris, les menaces et les peurs qu’elles suscitent. Il est victime, bien sûr, de la supercherie de Tartuffe mais il est aussi coupable d’asseoir son pouvoir aussi violemment. Alors que tout le spectacle est mené tambour battant (comme pour assommer le spectateur), la signature du contrat dans lequel Orgon cède toute sa fortune au manipulateur se fait dans le plus grand silence. Les hommes de pouvoir signent la destruction à l’abri des regards, dans la toute puissance qui les caractérise.

Enfin, en omettant la question religieuse au profit de la question politique, le metteur en scène lituanien nous offre une lecture plus vaste, plus contemporaine encore et surtout encore plus implacable de la pièce de Molière. Les communicants de tout type ont remplacé les dévots mais ordonnent tout autant l’économie des corps, des désirs et des biens. Ils sont prêts à tout, et surtout nous perdre pour apparaître à l’écran, manipuler les esprits. Point de sauvetage possible, pas d’issues dans ce labyrinthe d’images et de son saturés. De la même manière que le stroboscope imprime sur la rétine une image sur-éclairée, ici tout est trop exposé pour être vrai

L’énergie au plateau est rare, il faut bien l’admettre. Les comédiens, au risque parfois, de tomber dans la gaudriole, se donnent avec une belle énergie dans leur rôle. Mais on ressort du spectacle comme épuisé, à bout de souffle. Le spectateur est manipulé par l’accumulation des images et par les mots. Qui croire ? Quoi croire ? Et l’on se surprend naïvement à penser à Shakespeare et à confirmer que le monde est une scène sur laquelle l’on se joue plus de nous que nous le pensons, l’espérons.

Tartiufas
Texte : Molière
Traduction : Aleksys Churginas
Mise en scène : Oskaras Koršunovas
Assistanat à la mise en scène : Antanas Obcarskas
Chorégraphie : Vesta Grabštaite
Avec Remigijus Bučius, Kęstutis Cicėnas, Vesta Grabštaitė, Darius Meškauskas, Eimantas Pakalka, Agnieška Ravdo, Rasa Samuolytė, Giedrius Savickas, Nelė Savičenko, Salvijus Trepulis, Toma Vaškevičiūtė
Et Joris Sodeika (piano)
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Musique : Gintaras Sodeika
Scénographie : Vytautas Narbutas
Lumière : Eugenijus Sabaliauskas
Vidéo : Algirdas Gradauskas
Costumes : Sandra Straukaité
Crédit photos: Christophe Raynaud de Lage

Vu au festival d’Avignon

Tournée
Du 14 au 16 novembre 2019, Festival les Boréales à Caen
Du 20 au 22 novembre 2019, Next Festival, Lille

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