Théâtrorama

Story water dans la Cour d’honneur

Story water d’Emanuel Gat au Festival d’AvignonLe travail d’Emanuel Gat est celui d’un orfèvre du geste. Jamais spectaculaire ou prétentieuse, de son inoubliable Sacre du printemps à cette création mondiale pour le Festival d’Avignon, son écriture chorégraphique va toujours chercher dans la reprise des mouvements une infime variation. Story water pourrait être sous-titré « comment nous parvient la danse ? »

Partition dansée

Les dix danseurs d’Emanuel Gat prennent place sur le plateau. L’un d’eux, rentre par l’une des fenêtres laissées ouvertes. Il met en marche un compteur rouge. Le temps que nous passerons ensemble, ici, nous est donc compté. Ensemble Modern, l’orchestre avec lequel collabore l’équipe, est en place, attend son chef. Comme au concert, ou à l’opéra, c’est lui qui rentre en dernier. Il lève sa baguette et tout commence. Sur la partition de Dérive 2 de Pierre Boulez les interprètes danseurs reprennent sans cesse les mêmes gestes : saut d’enfants, glissades, citations de danses folkloriques. Ils se regardent, comme on aura vu rarement sur un plateau, avec curiosité, bienveillance et joie de danser. Les enchainements se reprennent, par groupe de cinq, mais ils s’épanouissent, se corrigent, sont plus dynamiques ou au contraire plus en deçà dans la force de l’exécution.

Jamais tout à fait différente, jamais tout à fait la même, l’écriture de Gat est passionnante tant elle nous demande une précision dans le regard. Lorsque le violoncelliste Paul Canon, se place au milieu des danseurs pour interpréter Fury II Rebecca Saunders, on est saisis par l’intensité du dialogue entre la musique et la danse. Entre la note et le geste, qui ne sont jamais qu’une grammaire différente de la transcription d’une émotion, d’une pensée, l’échange est riche. Il s’agit de faire voir la musique et de faire entendre la danse, sans distinction de hiérarchie. C’est bouleversant d’intelligence et de beauté.

Déconstruction émotionnelle

Story water d’Emanuel Gat au Festival d’AvignonEmanuel Gat fait le choix audacieux de découper le spectacle en parties, en jouant sur les ruptures et en déconstruisant l’émotion des spectateurs. Les titres de celle-ci s’affichent au fur et à mesure sur l’imposante façade intérieure de la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Chorégraphie, Musique, Danse, autant de termes qui semblent bien connus de ces murs qui semblent même les avoir toujours attendus. Que cette fonction de les accueillir depuis tant d’années maintenant était inscrite dans leur histoire millénaire. Mais Emanuel Gat ne s’arrête pas là. Il fait projeter les mots Peuple et Gaza. S’ensuivent toute une série de chiffres, de pourcentages décrivant les conditions de vie des Palestiniens dans la bande de Gaza, plus particulièrement les enfants. Il est vrai, admettons le, que le procédé peut paraître naïf ou trop attendu. Mais au fond, quand on connaît le regard précis, cette concentration particulière que l’on a dans une salle de spectacles (et qui ont été sollicités par le travail si exigeant de Gat), alors ces phrases prennent une autre force. Nous nous en souviendrons, elles ne seront plus jamais perdues dans le flux continu et étourdissant des informations qui nous parviennent.

Vers la joie

À cette partie qui semble être la plus engagée politiquement, succède la dernière partie du spectacle. Et c’est là que tout prend sens. C’est là qu’est la force politique de Story Water. L’ascèse musicale de Boulez et de Saunders laisse place à Folkdance, composée par Ensemble Modern et Gat lui même, un hommage aux sonorités des musiques populaires juives. La pureté monacale des blancs et gris des costumes de Thomas Bradley est remplacée par les couleurs joyeuses d’habits tout à fait quotidiens. Et enfin, et surtout, les gestes qui jusque là avaient été comme retenus, se développent, plus rapides, plus forts, plus joyeux. Tout prend place, tout se révèle. Le plaisir de danser, la joie d’être ensemble et cette idée sublime qu’il faut du temps pour construire cette joie et ce plaisir. Jusqu’alors cloués sur nos fauteuils, saisis par la pureté et la modestie de la danse de Gat, les spectateurs n’ont qu’une envie : se ruer sur le plateau. Et l’on sort le sourire aux lèvres se rappelant pourquoi l’on fréquente si souvent les salles de spectacles : pour trouver ces rares et courts instants où se crée une assemblée joyeuse d’être unie par l’Art. Gat inscrit son nom au fronton des plus grands chorégraphes qui ont investi la Court d’Honneur.

Story water
Chorégraphie, scénographie et lumière : Emanuel Gat
Avec Emma Mouton, Eddie Oroyan, Karolina Szymura, Milena Twiehaus, Sara Wilhelmsson, TingAn Ying
Et Saar Berger (cor français), Jaan Bossier (clarinette), Paul Cannon (contrebasse, soliste Fury II), Eva Debonne (harpe), David Haller (percussion), Christian Hommel (hautbois), Stefan Hussong (accordéon), Megumi Kasakawa (alto), Michael M. Kasper (violoncelle), Giorgos Panagiotidis (violon), Rainer Römer (percussions), Johannes Schwarz (basson), Ueli Wiget (piano)
Musique : Pierre Boulez, Emanuel Gat & Ensemble Modern, Rebecca Saunders
Chef d’orchestre : Franck Ollu
Collaboration lumière : Guillaume Fevrier
Costumes : Thomas Bradley
Son : Norbert Ommer
Effets électroniques live : Felix Dreher
Durée : 1h20
Crédit Photos : Christophe Raynaud de Lage et Julia Gat

Festival d’Avignon

Dates tournées
Du 9 au 13 janvier 2019 au Théâtre National de Chaillot

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest