Théâtrorama

Gurshad Shaheman marque le In

Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète à AvignonLe plateau est nu de tout décor, de toute scénographie imposante. Au sol, un sable noir, vient couvrir par endroit le plateau. Restent seulement dix-sept jeunes acteurs dans la pénombre. Autour d’eux, une lampe de poche, un texte, une bouteille d’eau. Ils sont habillés comme ils le seraient, ou le sont, en dehors du plateau. Des jeunes gens de leur temps. Ils ne sont éclairés que par instants, pas nécessairement au moment où ils prennent la parole. C’est bien de cela qu’il s’agira ici : prendre une parole, des paroles, quelques soient son sexe, son âge, son origine. Prendre la parole et dire ce que vivent dans un certain nombre de pays du Moyen Orient et du Maghreb des personnes lesbiennes, gay, bisexuelles ou trans. Certains d’entre eux sont les témoins directs des atrocités qu’ils ont connues.

Parole libre

Une des plus grandes réussites de la proposition Gurshad Shaheman est sans conteste son humilité. La direction d’acteurs tend à faire entendre le texte au plus juste, sans emphase, ni lyrisme. Ces paroles recueillies si puissantes ne l’auraient pas supporté. En cela, il faut rendre hommage à l’impeccable et implacable travail dramaturgique de Youness Anzane. Conçu comme un oratorio par le créateur sonore Lucien Gaudion Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète est certainement l’une des plus grandes réussites de ce Festival d’Avignon 2018. Le choix des musiques additionnelles comme Tainted Love, par exemple, vient s’entrechoquer avec la crudité des témoignages. Le travail au micro, l’enveloppe sonore, les chants a capella en direct sont autant de médias qui viennent soutenir les voix des comédiens comme autant de lignes mélodiques.

Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète à Avignon

L’essence du théâtre

Il n’y a pas, à première vue, d’interprétation. Les élèves de l’Ecole Régionale d’Acteur de Cannes-Marseille ne se jouent pas de l’émotion facile, ne vont pas chercher à émouvoir gratuitement le public. Ils sont là au service de quelque chose qui les, et nous, dépasse. Ils sont, les yeux clos, sans regards au public, dans un état extrême de concentration et de recueillement. On entend le respect que suscitent ses parcours de souffrances, d’exils, de viols, de tortures, de passages à tabac, de condamnations à mort par les familles elles-mêmes. On aura rarement vu autant d’écoute au plateau, et cette attention particulière se jour dans la salle aussi. En renonçant à faire incarner ces récits ou à les individualiser, Gurshad Shaheman, laisse la place entière aux témoignages, sans rien pour les parasiter. Il fait entendre, au plus juste, les voix de celles et ceux que les médias ne citent jamais que comme des nombres ou comme des informations données pour illustrer sans chercher à comprendre. Les acteurs ne bougent presque pas. Assis la plupart du temps, ils exécutent une partition chorégraphique sobre, délicate. Mains levées en offrande au prophète ou à une prière plus intime, caresses sur un corps absent, bras tendus pour recevoir une étreinte. Autant de gestes qui disent le vide, la perte, l’amour et l’espoir, tout cela en même temps.

Sans décor, sans interprétation, sans texte écrit par un auteur, sans mouvement que reste-t-il alors du théâtre ? Le théâtre justement, ce lieu si fragile, subtil et rare qui fait que l’on entend une parole qui vient nous bouleverser. Gurshad Shaheman nous tend un miroir et il n’est pas question ici de pouvoir zapper, se contenter d’un émoticone rageur ou triste. Non, il faudra entendre ces mots de souffrance mais aussi de force de vie et sortir de la salle un peu plus porteur d’un sentiment d’humanité en partage.

Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète
Texte et conception : Gurshad Shaheman
Avec Marco Brissy Ghadout, Flora Chéreau, Sophie Claret, Samuel Diot, Léa Douziech, Juliette Evenard, Ana Maria Haddad Zavadinack, Thibault Kuttler, Tamara Lipszyc, Nans Merieux, Eve Pereur, Robin Redjadj, Lucas Sanchez, Antonin Totot
Dramaturgie : Youness Anzane
Son : Lucien Gaudion
Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy
Lumière : Aline Jobert
Assistanat à la mise en scène : Thomas Rousselot
Collecte de paroles : Amer Ghaddar
Durée : 1h30
Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

Vu au Festival d’Avignon

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest