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La vagabonde du trottoir d’en face

Poil à gratter d’Adeline Piketty à l’Espace AlyaPoil à gratter – Ça dérange indéniablement, violemment, de la voir sur le trottoir d’en face, assise ou allongée, on ne sait plus trop, à vous donner la chair de poule, tellement elle vous regarde d’un œil noir, serré, grimaçant.

Elle est épouvantable. Elle est sale, sent mauvais, dit des horreurs même aux enfants, parle seule, n’a pas de valise, juste un sac à carreaux tout usé, comme elle. Sa brutalité physique vous met si mal à l’aise que vous traversez la rue pour fuir sa réalité. Elle, c’est Chantale qui s’abandonne sans pudeur au quotidien de la vie, et vous envoie en plein visage, la détresse de sa propre existence. On ne soupçonne pas derrière cette vagabonde, un ancien médecin psychiatrique. D’une vie assurément anéantie par des douleurs inconsolables, nous oublions qu’elle fut une femme comme les autres. Quel âge a-t-elle ? Qui est-elle ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? La connaissons-nous ? Autant de questions que le public se posera longtemps après sa sortie.

Poil à gratter : entre réalité et fiction

Adeline Piketty l’a croisé il y a quelques années. De cette rencontre ou aucun mot ne furent échangés tant l’émotion fut forte, elle en a fait un « seule en scène » puissant, qui mérite le respect tant sa prose est juste et accrocheuse. Son imagination est étonnante. Faut-il écrire ici la réalité ? Faut-il glisser sur ce papier bien blanc, la cruauté humaine des rues de Paris et d’ailleurs ? La réponse est oui ! Nous devons de notre plume libre et aiguisée, parler de celles et de ceux qui prennent le risque de créer un spectacle ou la réalité fait mal. Adeline Piketty l’a pris et elle a eu raison.

Son écriture évoque parfaitement les conditions de cette femme, et son jeu d’actrice est d’une justesse que l’on appréciera d’emblée. Les mouvements d’un corps abimé, la dureté des mots, la colère, l’humanité, le désenchantement, où bien les toutes petites joies qui scintillent parfois dans les yeux de Chantale. Il faut écouter comment elle murmure la solitude, comment du fond de sa gorge rugit le cri de la souffrance, comment elle ne laisse plus personne l’approcher à part David un compagnon de route qui n’en est même pas un, comment elle se souvient d’une adresse, d’un souvenir ou d’un avant. Comment… comment… comment…

La sobriété et la dignité d’un spectacle réussi

L’auteure réussie, avec sa metteuse en scène Laurence Campet, à nous emmener dans son univers, ou plus exactement dans la vie de Chantale. Un espace scénique simple, suffit à comprendre ce qui se passe quand elle enfile vêtement sur vêtement, telle une couche de protection, se cacher pour être oubliée. Pouvons-nous vraiment comprendre le désespoir et la folie de cette femme ? Chacun réfléchira à la question, mais Adeline Piketty laisse une belle empreinte dans ce monologue sincère. Allez voir ce beau spectacle, et parlez-en… C’est ainsi que nous participerons au partage de ce travail artistique. La parole est utile, et quand elle est solide et émouvante, il ne faut pas hésiter.

Poil à gratter
De et avec Adeline Piketty
Mise en scène Laurence Campet
Crédit photos : Alain Denisse

Avignon OFF

Jusqu’au 29 juillet à 14h30 à l’Espace Alya

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