Théâtrorama

Yacouba Konaté fait le récit, forcément poignant, de son exil. Comment un jeune garçon voit sa vie basculer, son monde s’effondrer, son enfance imploser lorsque la guerre civile éclate dans la ville où il vit, Daloa, en Côte d’Ivoire. Il raconte, au sens fort du terme, son long voyage qui le mènera au Cameroun, dans le désert du Niger, en Libye, en Tunisie, puis, en Europe. Yacouba Konaté ne cachera rien des horreurs qu’il a vues et subies : les cadavres laissés sur le côté de la route dans le désert du Niger, la peur de mourir de soif, sa vente comme esclave, les tortures dans les prisons, la survie dans le camp de Choucha en Tunisie. De ce calvaire il ressortira homme et surtout artiste. L’art, plus précisément la musique et le chant, lui ont permis de survivre, de vivre et d’exister. 

Un récit brut et ciselé 

Ce qui frappe ici c’est la simplicité du dispositif, du jeu et enfin du texte. Accompagné aux percussions par l’excellent Waly Saho, Yacouba Konaté se présente à nous dans la nudité d’un espace vide. Pour le Festival d’Avignon, c’est l’entrée du collège Vernet, qui n’a rien d’un lieu théâtral. Le spectacle se décline en récit parsemé de chansons composées par Yacouba Konaté. Celles-ci mêlent les langues : arabe, français, anglais ou encore bambara. L’adresse est frontale, directe. Bien sûr, la théâtralité semble ici réduite au plus simple. Mais comment pourrait-on représenter la torture physique et morale, l’assommante chaleur du désert, la peur de traverser la Méditerranée sur une bouée ? Il est parfois au théâtre bon d’avoir la délicatesse de comprendre qu’il est des évènements, des réels que l’on ne peut représenter. Le principe du spectacle est aussi simple que ce qu’il raconte est complexe. L’adresse douce du conteur, comme chuchotée, ne fait qu’amplifier la noirceur de ce qui est dit. Dans ce hiatus, la parole prend sa place et peut se déplier. C’est en cela un conte, et au regard, des jeunes spectateurs qui étaient suspendus aux lèvres de Yacouba Konaté, c’est une réussite.

Yacouba Konaté fait le choix, judicieux, de faire le récit de son parcours à la troisième personne du singulier. C’est l’histoire du « jeune Yacou » qu’il nous donne à suivre. Par cette stratégie d’écriture, il se met à distance de ce qu’il a vécu et nous permet à nous, spectateurs, de prendre notre place. Le récit de ses souffrances serait trop inaudible si un « Je » était proféré. Ici, c’est dans la grande tradition du conte oral, celle aussi de la transmission par le griot que s’inscrit le texte. Quand bien même il semble parfois improvisé, le texte est d’une grande force dramaturgique. Cette feinte fragilité ne fait que corroborer à cette tendresse qui se met en place entre le conteur, le musicien et le (jeune) public. Il est nécessaire de se rappeler que cette proposition est conçue pour le jeune public. Alors lorsque Yacouba Konaté demande aux spectateurs de se lever, de danser, de chanter, force est de constater la joie d’être ensemble, avec ces artistes, que ressentent les plus jeunes spectateurs. Alors oui, l’on peut sourire à la simplicité du dernier moment de texte, lorsque Yacouba Konaté dit aux plus jeunes de « respecter papa et maman et d’aller à l’école ». Mais au fond, il se fait griot et maître, conteur et ami, celui qu’on aime entendre nous conseiller et lorsqu’il dit « en prison j’ai appris que plus tu donnes à l’autre plus tu as de chance de t’en sortir », on se dit que nous sommes tous au bon endroit, et qu’il est des vérités fort simples que seule la parole artistique peut nous faire entendre, vraiment. Précisons ici que Le jeune Yacou est porté par l’atelier des artistes en exil. Cette structure unique en France, a pour mission d’identifier, d’accompagner et d’offrir des espaces de travail à a des artistes en exil de toutes origines et de toutes pratiques artistiques. 

  • Le jeune Yacou
  • Avec Yacouba Konaté, Wally Saho
  • Texte: Yacouba Konaté
  • Musique: Yacouba Konaté, Wally Saho
  • Crédit photos: Christophe Raynaud de Lage
  • En tournée : au festival la Grande Echelle, à Paris, à Africolor à Stains. 

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