Théâtrorama

Madame Placard, à fleur de peau

Zoom sur Madame Placard à l’hôpital de Luc TartarEn 2013, Luc Tartar recevait la bourse d’écriture Beaumarchais pour Madame Placard à l’hôpital. Le texte a depuis été édité chez Lansman Editeur. La première mise en scène de ce texte est le fruit d’une collaboration entre Agnès Renaud, metteure en scène de la Compagnie « L’Esprit de la Forge » qui s’est distinguée par sa mise en scène de « Au-delà du voile », et Brice Coupey, comédien-marionnettiste de haut vol.

Quel a été le point de départ de cette écriture sur ce sujet, l’hôpital, les microbes ?

Luc Tartar : Il y a quelques années, j’ai lu dans un magazine de sciences un article consacré aux personnes atteintes d’ « analgésie congénitale ». Ces malades sont insensibles à la douleur physique. Ils ne savent pas ce que c’est de se brûler, se couper. Ces enfants, lorsqu’ils tombent, ne ressentent aucune douleur. Ils se cassent beaucoup les jambes, les bras, sans jamais pleurer. C’est comme ça que les parents s’en rendent compte. En découvrant ça, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de théâtral là-dedans. Je trouve que ça interpelle notre société. Qu’est-ce que ça veut dire, quelqu’un qui ne ressent pas la douleur physique, dans notre monde d’aujourd’hui, qui est un monde si soumis à la violence ? J’ai trouvé qu’il y avait là matière à inventer une histoire, à créer un personnage insensible à la douleur, que je pourrai envoyer dans différents endroits du monde qui sont des endroits de douleur, et de violence… Le confronter à d’autres personnages du monde qui eux, sont soumis à la douleur et savent ce qu’est la douleur. J’ai inventé Madame Placard, et son pendant, qui est ce petit garçon, Zac, enfant des rues. Il est atteint comme Madame Placard de la même analgésie congénitale, sans le savoir… Je me suis dit que dans un premier temps, ce serait intéressant d’envoyer Madame Placard dans cet endroit de douleur de « proximité » qu’est l’hôpital.

Comment les marionnettes sont-elles arrivées dans ce projet ?

Brice Coupey : Pour pouvoir entrer dans cet univers de l’hôpital, il faut le mettre un peu à distance par la marionnette. La marionnette, le masque aussi, permettent de travailler sur l’image. Le fait de traiter tous les personnages en marionnette sauf Madame Placard permet de rentrer dans un univers, comme si derrière la porte d’hôpital, il y avait des gens très particuliers. Ca permet aussi de transcender la douleur, et la difficulté de chaque personnage. Ils sont marqués par ce qu’ils sont. Parler de la femme corset qui est en morceaux, c’est beaucoup plus joli avec une marionnette, on peut aller vers un univers beaucoup plus grand, même si les adultes et les enfants comprennent bien que c’est l’histoire d’une femme battue.

En effet, Madame Placard est la seule « humaine » au plateau…

Agnès Renaud : C’est le seul fil qui nous raccroche à la réalité. Madame Placard trace le fil du réalisme. C’est le seul point concret de cette histoire. On pourrait dire peut-être que tous les personnages sont une émanation de son imaginaire, parce qu’elle parle toute seule. Elle s’invente cette Madame Persiffle comme lorsque les gens sont très seuls, et qu’ils ont besoin de parler tout fort pour exister. Dans le fil concret de cette histoire, elle rencontre de drôles de personnages biscornus, extra-ordinaires. Il fallait un point concret, qui soit bien ancré, une femme, à laquelle sa qualité humaine puisse nous rattacher, nous, spectateurs.

Comment les enfants réagissent-ils à ce spectacle ?

Agnès Renaud : Beaucoup d’enfants sont en empathie, c’est ce qui me touche le plus. Souvent, à la fin du spectacle, ils me demandent ce que deviennent les personnages. Ils ont envie de connaître la suite. Est-ce que Mya va guérir ? Est-ce qu’elle va sortir de l’hôpital ? Est-ce que le greffon va avoir moins peur ? Il y a une chose qui est formidable chez les enfants, c’est qu’ils entrent dans le spectacle par le biais de la sensibilité et de l’émotion. L’écriture de Luc induit un travail sur le sensible, qui rejoint de monde de l’enfance, de l’émerveillement.

Qu’est-ce que ça représente, pour vous, Luc Tartar, d’écrire pour l’enfance ?

Luc Tartar : Une grande exigence, et une double exigence. La première, est une exigence d’adulte que je suis. Même si je regarde encore vers l’enfance, même si je travaille encore avec le reste d’enfance que j’ai en moi, je suis un adulte. Je m’adresse aux enfants en tant qu’adulte. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de la transmission. Ma deuxième responsabilité est celle du créateur. C’est une responsabilité car les enfants vivent dans un monde qui est traversé de violences, d’injustices… Il y a un accompagnement de l’adulte, et du créateur, qui est nécessaire. Moi, mon travail, d’un côté comme de l’autre, c’est leur permettre d’accéder à leur imaginaire. Je constate souvent, dans les ateliers que je mène avec les enfants et les adolescents, cette difficulté à développer un imaginaire grâce auquel ils se construisent. Oser imaginer des choses, se développer un monde intérieur, oser être différent des autres, avoir sa propre façon de penser, sa propre façon de voir… Au bout de ça, c’est leur permettre de devenir futur adulte et futur citoyen. Ce qui se joue là, c’est absolument fondamental. Toutes les rencontres que font Zac et Madame Placard dans l’hôpital, questionnent comment être en empathie avec l’autre qui souffre, comment lui tendre la main. Cette façon d’entrer en empathie avec les autres, on ne peut le développer que si on s’est construit soi-même, et tout le travail des adultes et des créateurs, c’est d’aider les enfants à se construire eux-mêmes. À se construire dans la singularité.

D’autres voyages sont au programme de Madame Placard ?

Luc Tartar : Oui, c’est un personnage que j’aimerais développer dans mon travail d’auteur, je veux lui trouver une récurrence, lui inventer d’autres histoires. Dans les années qui viennent, j’aimerais envoyer Madame Placard en Afrique, Madame Placard dans une favela au Brésil, avec les chiffonniers de l’Inde… des endroits de douleur. Je rêve d’une confrontation entre Donald Trump et Madame Placard. Je rêve qu’elle aille lui secouer les puces et les oreilles !

 

Festival d’Avignon Off
Madame Placard à l’hôpital
Ecrit par Luc Tartar
Mise en scène : Agnès Renaud
Avec : Brice Coupey, Dorine Cochenet et Marion Bottolier
Scénographie : Michel Gueldry
Marionnettes : Paulo Duarte
Lumières : Véronique Hemberger
Costumes et accessoires : Anne Bothuon
Univers sonore : Jean De Almeida
Composition musicale : Ghislain Louvard
Durée : 1h05
Dès 7 ans

Tous les jours, sauf le jeudi, Présence Pasteur à 12h25

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest