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Grensgeval d’Elfriede Jelinek

Grensgeval (Borderline)Grensgeval (Borderline) brouille les frontières. Guy Cassiers mêle avec Maud Le Plade le théâtre à la danse autour du texte engagé et troublant d’Elfriede Jelinek sur la “crise des migrants”. Des voix européennes se mêlent à celles des migrants pour alerter encore et s’adresser à notre humanité.

Tous à bord du même bateau

Le gradin ferme l’horizon. Les comédiens et danseurs comme en fond de cale sont pris au piège du regard. Le sol tapissé de ces barres métalliques qui définissent aussi des murets de part et d’autres les retient d’aller plus loin. Le dispositif est oppressant. Si en début de pièces quelques uns réussissent le passage, c’est un vrai rideau de fer qui finit par s’abattre sur la scène. Personne ne trouve refuge derrière les murs et ce sont autant des européens que des migrants qui sont ici mis en scène. Les murs sont portés par une force invisible qui pose la question d’une responsabilité collective. Le travail entamé ici interroge la foule au travers de paroles individuelles et une masse de corps en mouvement. Il n’y a pas de personnages mais une catastrophe globale.

L’actualité en question

Grensgeval (Borderline)Le texte parce qu’il abolit la distinction entre eux et nous est déstabilisant. On devine les opinions de la majorité, les témoignages des minorités sans pouvoir être autre chose que le spectateur d’une situation a priori sans issue. C’est le processus médiatique tout entier qui est ici mis en question et sa manière de hiérarchiser les informations. En fond une série d’écrans qui montre les flux migratoires, les cartes et les mers et en même temps des émissions plus légères, des images quotidiennes, des gags. La télévision, les médias numériques sacralisent la parole rapporté et sans analyse consacre l’émotion comme valeur ultime. La réponse du metteur en scène réside moins dans l’émotion que dans la construction. Les lumières sont rares, électriques et administratives mais aussi crépusculaires, rougeoyantes. En trois actes, du pont à la cale du bateau en passant par la salle des machines, le spectacle nous amène à prendre du recul.

Équilibres précaires

Sur le dos des danseurs reposent de lourdes barres de fer qui évoquent autant un matériau de construction qu’un instrument de torture. Ils sont tantôt un, tantôt plusieurs à les supporter. Bien évidemment, c’est solidaire qu’ils parviennent à faire front. À la fois élément fondateur et écrasant, cette image d’équilibre précaire en appelle d’autres. La succession des tableaux toujours plus impressionnant pourrait se passer de mots. La relation entre les danseurs et les acteurs a cela d’injuste, que les acteurs sont parfois réduits à la posture de récitants. Le texte s’efface derrière la démonstration de force et les effets certes efficaces réduisent parfois sa complexité à des généralités. Grensgeval expérimente les frontières au risque parfois de se heurter à des murs mais demeure un parti pris singulier et intéressant.

 

Festival d’Avignon

Grensgeval (Borderline)
Texte : Elfriede Jelinek / Traduction : Tom Kleijn
Mise en scène : Guy Cassiers
Chorégraphie : Maud Le Pladec
Dramaturgie : Dina Dooreman
Scénographie, costumes : Tim van Steenbergen
Lumière : Fabiana Piccioli
Vidéo : Frederik Jassogne
Son : Diederik De Cock
Avec Katelijne Damen, Abke Haring, Han Kerckhoffs, Lukas Smolders
Et les danseurs : Samuel Baidoo, Machias Bosschaerts, Pieter Desmet, Sarah Fife, Berta Fornell Serrat, Julia Godino Llorens, Aki Iwamoto, Daan Jaartsveld, Levente Lukacs, Hernan Mancebo Martinez, Alexa Moya Panksep, Marcus Alexander Roydes, Meike Stevens, Pauline van Nuffel, Sandrine Wouters, Bianca Zueneli

Crédit photos: Christophe Raynaud de Lage

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