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Madame Dodin – Collectif Le Lophophore

Madame Dodin - Collectif Le LophophoreMadame Dodin, Duras après Lagarce… Ils nous avaient régalés avec leurs croustillantes « Règles du savoir-vivre dans la société moderne », tribulations drolatiques et poétiques, toutes de rebonds tissées, sur le savoureux texte de Jean-Luc Lagarce. Coup de cœur du Off 2014, jouée depuis chaque année à guichet fermé, cette première création de la compagnie s’annonçait déjà comme une œuvre originale et atypique dans le paysage du théâtre actuel.

Le Lophophore passe la vitesse supérieure

Avec Madame Dodin, le groupe des créateurs du Lophophore radicalise son esthétique et approfondit ses bases. Madame Dodin, c’est la concierge du 5 rue St Eulalie. C’est elle (seule) qui ramasse les poubelles de (tous) les habitants de l’immeuble et crie sans cesse à qui (ne) veut (pas) l’entendre son dégoût de le faire. C’est elle aussi qui attend la venue quotidienne de Gaston, au coin de sa rue, et c’est elle encore qui est le sérieux sujet de préoccupation d’une locataire aussi courtoise que fatiguée des cries de la criarde. Dans ce monologue, fidèlement adapté de la nouvelle éponyme de Marguerite Duras, les voix et les points de vues s’entremêlent dans un délicat passage de relais. L’histoire de ces petites gens se déroule sur un fond de réflexion politique et sociale, sans que jamais la thèse le vole à la poésie : les personnages sont aussi ordinaires que le veut l’extraordinaire de la littérature. Par ailleurs, Marguerite Duras creuse ici un sillon qu’on lui connaît peu mais qu’on est heureux de lui voir emprunter, celui de l’humour. Et elle le fait avec succès. Chez elle, le rire prend les couleurs grinçantes de l’adorable cruauté, un terrain en friche où l’injustice sociale se débat avec le vacarme de l’Existence.

Madame Dodin - Collectif Le Lophophore

Monologue à plusieurs voix

Tout dans ce nouveau projet mettait le Lophophore au défi -on mesure à qui aime le goût du risque qui a le goût de l’art. D’abord, le texte de Duras, tant par son sujet que par son style, face à son lecteur se veut plus exigeant que séduisant. Ensuite, la forme du monologue à plusieurs voix propose un enjeu d’interprétation et de mise en scène de taille. Et puis, la théâtralité d’un texte (particulièrement) littéraire comporte cette double difficulté de l’extrapolation sans fondement ou de la fidélité sans reliefs… et pourtant, le Lophophore brille sous la lumière des projecteurs -on mesure à la taille du risque, la taille de la réussite.

Épatante Madame Dodin

Pour notre intérêt et notre grand plaisir, le metteur en scène Romain Arnaud-Kneisky approfondit les incontournables de son esthétique : finesse d’un rythme réglé comme une horloge, goût de l’ingéniosité et du verbe poétique, sculpture ciselée de l’espace et du temps, aventure du jeu de l’acteur et personnages hauts en couleurs. De son côté, Jonathan Bablon à la scénographie tient le pari de faire de l’œuvre plastique œuvre vivante : ses constructions fragiles toute de transparences tissées forment un réseau de sens, indépendant dans les plaisirs que propose leur beauté et pourtant jamais coupées d’un jeu qu’elles s’attachent à servir et à aimer. Quant à la comédienne Pauline Phélix, elle éblouit par le renouvellement de son interprétation : nous l’avions savourée truculente dans le spectacle précédent, ici, elle dévoile des trésors de jeu inattendus et déploie dans la salle l’ampleur d’une présence neuve. Toute l’équipe artistique affine son langage et développe son esthétique : exigence, précision, finesse, poésie hors du commun, amour du verbe. Avec Madame Dodin, le Lophophore confirme la nécessité indiscutable de sa place au sein de la création contemporaine. Nous souhaitons à Madame Dodin, leur second bébé qui court déjà, le bel avenir qu’il mérite.

 

Madame Dodin
Collectif Le Lophophore
Texte : Marguerite Duras
Mise en scène : Romain Arnaud-Kneisky
Avec Pauline Phélix
Lumière : Denis Koransky
Scénographie : Jonathan Bablon
Conseils en chimie : Matthieu Havart
Durée : 1h20
Crédit photo : Alexandra Lebon

Festival Off d’Avignon

Jusqu’au 30 juillet au Théâtre Les 3 Soleils à 20h

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