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Festival Off d’Avignon – Comment va le monde ?

Comment va le monde ? avec Marie ThomasComment va le monde ? –  Elle termine comme elle a commencé : dans sa loge, Marie Thomas, ôtant ou mettant son costume bien trop grand pour elle, rime, fume, funambule déjà ou encore en pensées. Face à elle, le miroir de la représentation convoque Narcisse, autoproclamé saint patron des comédiens. Elle a « tout dans la tête et tout dans les poches », accueille ou relâche son trac, puis se moque, en acrobate de la langue, du futur ou de l’ancien « mot périlleux » avec lequel son personnage doit composer. Durant une heure, sur la scène du théâtre des Carmes, Marie Thomas est seule campant Sol, clown prodigieux créé par Marc Favreau.

Voici Sol, frêle rejeton rejeté du nid de parents qu’il juge bien trop « transparents ». Le voici seul face à la démesure du monde, à oser se demander comment il va, s’il poursuit bien sa course folle ou si c’est l’encéphalogramme plat. Chapeau qui lui cache les yeux et qui tombe sur l’arête du nez, boutons de costume en permanence déboutonnés, son éternelle fleur dans la main et sa foisonnante poésie dans l’esprit. Sol est acrobate. Pas un acrobate sur une piste ordinaire. Sa piste à lui, c’est un dictionnaire. Ce qu’il contorsionne, ce n’est pas son corps, mais le vocabulaire, à faire pâlir Robert et à défriser le Littré. Et Sol est surtout un peu timoré. S’il confesse que « sa plus grande peur est d’avoir peur d’avoir peur », il avoue aussi avoir « faim de savoir le mot de la fin ». Avant d’y parvenir, il faudra qu’il fasse le tour de son jardin. Et ce jardin se résume à la petite étoile qui brille très fort sur son sol.

Il prévient d’emblée : il ne s’agirait pas de « mettre la morue avant les bœufs », ou presque, ni de perdre la boule dans un monde qui ne tourne déjà pas bien rond. Non : il faudrait plutôt revenir aux souches, se tenir minuscule devant « le peuplier un peu trop plié » du monde, et devant la profusion des racines qui le dessinent. Des racines lexicales, bien sûr, car elles sont les seules à pousser sur le champ substantiel de Sol. Dès le début de sa conférence, étudiant la circonférence de l’univers, Sol paraît être cet enfant qui tourne ses premières pages et qui y découvre le langage. Il se trompe un peu, enchaîne les néologismes, enferme les mots dans sa valise imaginaire, et les significations dans sa drôle de grammaire. À sa bouche, la langue semble pourtant bientôt plus que parfaite. C’est que Sol a le « vindicatif collé aux lèvres » et qu’il s’ébat bientôt dans une extraordinaire « méta-foire » de mots. Son école lui ayant vite semblé secondaire, et l’université lui ayant paru une adversité, il a préféré l’enseignement de la vie et la sage et savante compagnie des lettres.

Sol en scène

Comment va le monde ? avec Marie ThomasLe lexique de Sol est une mélodie. Accompagné de sa « Marie honnête », il se souvient de son enfance et de ses premières vacances à se dorer la pilule sur les pages du lexique (comprendre : sur les plages du Mexique) et à côtoyer des « mé-créanciers tri-millionnaires en croisière sur la Merdi-terranée ». En pleine névrose dans cette « atro-sphère », Sol ne remarquait pas qu’un énorme thésaurus lui remplissait déjà les bottes. Depuis, elles sont devenues bien trop grandes pour lui, mais elles ont surtout juste ce qu’il faut de largeur pour, du monde, pouvoir en appréhender toutes les couleurs.

Sol n’oublie ainsi rien du monde : ni ses rêves, ni ses désillusions. Il en contient la mémoire, qu’elle soit des œuvres ou des manœuvres. De l’art à la politique, tout passe à son encyclopédie piquée de pitre et à son peigne fin de baladin. Sur sa toile, il déambule dans des couleurs qui se « braquent » ou qui « soulagent », époustouflé par une « apothéose épouvantablement super-colorifique ». En pleine « attraction lyrique », il se confronte aux « épicurieux » et autres « hypo-critiques qui inondent les tergi-vernissages », uniquement là pour « casser la croûte » mais dont tous les détails « leur écharpent ». Il nous emmène ensuite avec lui devant des « Picabrac » et des « Guernicasso », partout où des pièces « vipèr-réalistes » ont été « muselées ».

Et déjà, cette toile du monde qu’il tient dans paume et dans son ingéniosité se met à pleurer. Entre ceux qui « se couillonnent » en haut et ceux d’en bas qui auraient pourtant tout d’un « fier-monde », Sol s’étonne de l’humanité de « pecno-crates » qui est la nôtre, la sienne dont il est témoin et spectateur. D’humour en dénonciation, le clown devenu triste s’étrangle un peu face aux « inanitions unies qui se goin-friandisent et docu-mangent » lors des grandes « illusions mondaines ». C’est qu’il aime son sol, Sol, ce socle commun que les autres sapent d’un coup de « tombe atomique ». Alors il lutte avec son arme à lui : l’or du discours bien choisi et la finesse du mot d’esprit.

Comment va le monde ?
D’après les textes de Marc Favreau, le clown philosophe québécois Sol
Avec Marie Thomas
Mise en scène, scénographie : Michel Bruzat
Costumes, maquillage : Dolores Alvez Bruzat
Lumières : Franck Roncière
Crédit Photo : D.R.
Au théâtre des Carmes du 7 au 30 juillet à 12h15 (relâches les 11, 18 et 25 juillet)

 

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