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Festival OFF d’Avignon – PompierS de Jean-Benoît Patricot

PompierS - Théâtre du BalconPompierS – La programmation du Festival OFF d’Avignon sert souvent de reflet sociétal dessinant en filigrane les préoccupations voilées et les sujets d’actualité trop présents. Les pièces qui se démarquent du peloton empruntent des sentiers qui sortent du consensus moral pour entrainer le public en eaux troubles. PompierS fait partie de ces brûlots qui laissent délicieusement mal à l’aise pour ouvrir l’espace de réflexion.

Jean-Benoît Patricot s’est appuyé sur un fait divers sordide pour les fondements de son histoire. Un pompier peu scrupuleux abuse des faiblesses d’une jeune fille pour assouvir ses désirs. Il finit par la transformer en objet sexuel qu’il partage volontiers avec ses camarades. Le petit fait tristement vrai va ancrer la pièce dans une réalité parallèle où l’auteur et le metteur en scène, Serge Barbuscia, vont décortiquer cette matière brute pour en retirer la substantifique moelle.

PompierS Théâtre du BalconRencontre improbable dans une salle impersonnelle d’un tribunal avant l’audience. Aucun nom prononcé comme un anonymat préservé. Elle, la jeune fille un peu simplette, qui s’est amourachée de son pompier flamboyant, auréolé de prestige dans son bel uniforme et son joli camion. Lui, un soldat du feu dévoué à la population qui avait besoin de se détendre un soir de bal dans les bras de la première venue consentante. Le décalage  est courant. Une histoire de désir repoussé toujours plus loin jusqu’aux limites de l’acceptable. Responsable, mais pas coupable. Ils ne parlent pas le même langage. D’ailleurs, la jeune femme ne prononçait pas un mot. Et qui ne dit mot, consent, c’est bien connu. C’est bien convenu. Les mots, elle ne les avait pas. Elle les a appris. Et après une rétention verbale prolongée, elle se libère sans sursis pour raconter sa version à elle…

– Tu m’as donné du plaisir

–  Tu m’as donnée… C’est tout

PompierS - Théâtre du BalconPompierS n’est pas construit comme un récit linéaire. La pièce fait encore moins le procès des protagonistes. Il n’est pas question de juger selon des critères normatifs, mais d’affleurer à fleur de peau le ressenti des personnages. La mise en scène devient une mise à nu progressive, comme des couches psychologiques que l’on découvre pour atteindre le noyau central. Le plateau dépouillé libère l’espace, en contraste avec des dialogues de plus en pesants. La pièce repose sur l’interprétation des deux comédiens. Fragile équilibre pour ne pas basculer dans la caricature facile du jeu du bourreau et de la victime. Et le duo fonctionne comme deux corps en contrepoids suspendus au-dessus du vide.

Camille Carraz incarne avec justesse cette jeune femme déficiente, perdue dans ses repères, dans cette machine judiciaire qui la dépasse. Frêle hirondelle engluée dans sa détresse et touchante d’innocence enfantine. Face à elle, un maître de précision qui donne un sens à chaque virgule et un souffle nouveau au silence. William Mesguich, que l’on a plus l’habitude de retrouver dans les pièces classiques du répertoire et qui s’illustre d’ailleurs en virtuose des mots dans Mémoires d’un fou de Flaubert au Théâtre du Girasole, sort de son registre habituel pour composer un rôle à l’ambiguïté troublante. Complexité d’un personnage à la fois prédateur sans ampleur dans une banalité du mal dont il n’a pas véritablement conscience et homme apeuré prêt à s’en remettre corps et âme à celle qui réclame justice et à négocier comme un gamin qui croit pouvoir échapper à la sentence avec des promesses. Carnassier dans les coups qu’il porte en réplique, il apparait désarmé face à la logique irrationnelle d’une partenaire qu’il n’a jamais finalement autant découvert que dans ce tête-à-tête émotionnel.

Le manichéisme ne mène jamais la danse dans ce huis clos irréel et hors du temps. La victime s’arme de mots nouveaux dont elle manie de mieux en mieux l’utilité pour se défendre. Elle attaque son bourreau accablé, non pas de remords, mais de doutes quant à sa situation future. Ses tentatives de manipulations pour faire fléchir le témoignage de celle qui est considérée par tous comme « retardée », ne trouvent pas de prise. Et si les répliques sont sans douceur, pour ne pas dire rustres, la jeune femme endure, digère et régurgite sans haine. Elle qui ne cherche qu’à donner de l’amour. Le dénouement ne viendra pas d’une sentence attendue, mais d’un électrochoc verbal de celle qui a compris qu’un « non » la sortait de son état de poupée de chiffon et était bien plus puissant qu’une décision de justice.

PompierS
De Jean-Benoît Patricot
Metteur en Scène : Serge Barbuscia
Avec Camille Carraz, William Mesguich
Metteur en Scène : Serge Barbuscia
Conception sonore et musicale : Eugenio Romano
Costumière : Annick Serret
Création Lumières et Scénographie : Sébastien Lebert
Crédit photo : Gilbert Scotti

Durée : 1h10

Festival OFF d’Avignon au théâtre du Balcon à 17h

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