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Festival Off d’Avignon – Play Me

Play Me de I-Fen Tung à la Condition des SoiesPlay Me – Dis-moi qui avec qui tu joues et je te dirai qui tu es. Puis dis-moi qui tu es et je te dirai comment jouer. On jouerait à un jeu d’enfants, où les verbes et les noms communs s’apprennent sur des cartes ou sur des petits cubes de bois. Puis on passerait à des jeux d’adolescents, de construction ou de chaises musicales. Petit à petit, notre cour de récréation conçue par la chorégraphe taïwanaise I-Fen Tung deviendrait un espace de déconstruction, dans lequel les chaises finiront par voler en éclats. Cette aire de jeux, où toute distraction oscille dangereusement entre reconnaissance et isolement, cernerait notre corps et notre identité, et confronterait l’individu au collectif.

Ils ont l’insouciance de l’âge tendre. Trois garçons et deux filles, dans des vêtements couleur ciel, s’amusent à placer des chaises au centre de la scène, puis sur les cotés. Ils les déplacent, les empilent, sautent de dossier en dossier comme de branche en branche. Bientôt, ils s’emmêlent pieds, poings et jambes, puis envoient valser tout élément trop envahissant pour faire le vide. Sans logique apparente, ni ordre, ni raison, ils arpentent leur petit univers et s’en approprient tous les angles et toutes les droites.

Play Me de I-Fen Tung à la Condition des SoiesIls fixent eux-mêmes les règles d’un jeu dont chacun détient les clés, et qu’ils aimeront bientôt dérégler. C’est un jeu de mots pour un jeu de corps qui interroge les relations : l’accès à la connaissance de soi et à la reconnaissance de l’autre par les formes multiples du langage. Il s’agit de dire, voir et faire. Dire « doigt », « épaule », ou encore « poitrine » ; prendre conscience que ces « doigt », « épaule » et « poitrine » leur appartiennent et font partie de leur tout ; puis les toucher, les montrer, appréhender le monde par ses formes minimales et essentielles.

Dans la répétition de mots et de gestes, il faut envisager l’autre en tant qu’autre et en tant que double de soi-même. Répondre et se répondre sans cesse, quitte à ce que ce jeu d’enfants engagé perde de sa naïveté, que les chuchotements deviennent des cris et que l’actualisation tourne à l’absurde, au non-sens. Play me cesse alors d’être un dialogue, un « jeu avec ». L’entreprise est bien plus grave et existentielle. Quelque chose s’organise toujours, et ordonne, mais dans l’injonction et l’ordre d’un corps à corps. Et si cet autre n’était pas vraiment comme soi ? Le jeu devient dangereux au fur et à mesure que ces enfants progressent dans l’âge et ouvrent les yeux sur le monde, réalisant le pouvoir inouï qu’ils peuvent prendre sur lui et sur leur entourage.

Play me – Jouer le « je »

À force de répéter le mot, sa signification et sa traduction dans le réel tendent à s’effriter. Le geste reproduit sans cesse se meut lui aussi en risque : collision, déséquilibre et chute deviennent des actes privilégiés. Le rapport à l’autre et au monde évolue en même temps que le rapport à soi. Car celui qui joue est à la fois l’acteur et l’objet pour les autres qui jouent avec lui, le prenant pour un pantin ou pour un corps expérimental. Il joue avec l’autre qui peut prendre le dessus sur lui, avant que lui-même ne parvienne à le doubler. Il s’agit bientôt de mettre en jeu le corps tout entier, c’est-à-dire de le mettre à mal. Les anciens ordres, puérils, sont à présent périlleux ; ils s’évertuent à effacer l’autre et à le nier : « stop », « partir », « mort », « reculer » remplacent « s’embrasser », « savoir » ou encore « avancer ».

L’espace est dont tout entier une confrontation entre gestes inconscients et manœuvres volontaires, puis entre corps qui manipulent et corps qui sont manipulés. Le verbe se noie tout à fait, au privilège du bruit. Le nouveau champ d’expérimentation, terrain miné par ces cinq adolescents qui grandissent, se creuse selon les rapports de forces qui s’y établissent. L’un après l’autre, ils sont oppresseur et oppressé, bourreau et victime, isolé ou pris à parti. Lorsque les coups se déplacent, l’individu peut pour un temps revenir à lui-même et s’écouter, reconsidérer son propre lieu et considérer de le remettre en commun.

I-Fen Tung brise alors le quatrième mur et plonge dans un second vertige qui concernera tout le monde : ceux qui sont enfermés dans son aire de jeux, dans le monde du « je », et tous les autres qui les scrutaient depuis le début, invités à pénétrer à l’intérieur pour en tirer de nouvelles règles. Sa scène qu’elle dissèque méticuleusement appelle finalement une reconstruction et les danseurs reviennent sur leurs mouvements en les répétant à l’envers, puis au ralenti, par jeux de liés et de déliés. Et le transfert est virtuose tant le jeu aura éveillé les consciences, explorant toutes les pistes d’accès à soi et à l’autre, mimant les moindres passages, se déjouant des fils et des miroirs.

Play Me
Chorégraphe : I-Fen Tung
Interprètes : I-Fen Tung, Daniel Wang, Ming-Yao Lyu, Yeh-Ying Chen, Shu-Chuan Hsu
Musique : Kueiju Lin
Lumières et décors : Channel Huang
Costumes : Yu-Shen Li
Régie générale : Hsiang-Ting Teng
Crédit Photo : Chang-Chih Chen
Durée : 50 minutes

Vu au Festival d’Avignon à la Condition des Soies

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